Peut-on sincèrement parler de persévérance scolaire ?

Décrochage

Infographie : http://www.perseverancescolaire.com

Ce sont les journées de la persévérance scolaire au Québec. Ces journées suivent la semaine des enseignants. Est-ce une coïncidence ou un clin d’oeil à la profession enseignante ? Peu importe.

C’est en lisant Le Devoir ce matin que j’ai pu apprendre que trois décrocheurs partiront en croisade auprès des jeunes d’âge scolaire pour les inciter à persévérer sur les bancs d’école. C’est une belle histoire, pleine d’altérité. Quel éducateur ne serait pas ému par cet acte de bravoure issu du J’ai fait une grave erreur et je ne veux pas que d’autres la répètent. Malheureusement, trop de jeunes ont des parcours sinueux et sont confrontés à des problèmes d’adultes alors qu’ils ne sont toujours que des adolescents. Triste constat de la société actuelle où les enfants ont des responsabilités d’adultes dans des familles, trop souvent dysfonctionnelles.

Donc, une fois par année, on part en croisade pour faire la promotion de la persévérance scolaire. On ne peut pas être contre la vertu. Cependant, au-delà de ces beaux mots et des ces quelques actions ici et là, prenons-nous le temps de nous questionner sincèrement ? Contribuons-nous au décrochage scolaire ? Comment ? Prenons-nous le temps de s’accorder ce petit répit pour faire sa propre analyse de pratique professionnelle ?

L’apprentissage serait favorisé par le plaisir que l’on éprouve à mener une tâche. Il faut cesser de considérer l’apprentissage par un simple processus cognitif. Nous le savons, la sphère émotive est omniprésente chez les jeunes d’âge secondaire. En faire abstraction dans notre intervention éducative quotidienne est une grave erreur. La motivation et l’engagement sont des éléments incontournables pour façonner l’apprentissage. Une pléthore de recherches existe à ce sujet et la formation des maîtres témoigne bien de cette importance lorsqu’il est question de signifiance : le pourquoi de l’apprentissage. C’est un peu comme si l’enseignant devenait un vendeur en ventant l’importance de réaliser une tâche donnée et d’en intégrer les fondements pédagogiques.

Tous connaissent les concepts de motivation extrinsèque et celui de motivation intrinsèque. Autrement dit, celle qui provient de l’environnement, donc des stimuli extérieurs et celle qui provient de l’individu, de son for intérieur, avec tout son schème de perceptions et de conceptions. S’il est relativement facile pour le milieu de modifier les conditions externes à l’élève pour espérer allumer son intérêt à apprendre, il en est tout autre en ce qui concerne sa perception de l’apprentissage à réaliser. Néanmoins, il existe une panoplie de stratégies de pédagogie active dont les effets auront comme prétention rendre l’élève actif dans ses apprentissages. Un élève actif en est souvent un qui s’engage et qui intègre une tâche donnée. Il la vit, il la fait sienne. Il y tient, il est motivé.

Les apprentissages solides sont ancrés dans l’action. L’élève y dégage un niveau d’investissement où il édifie son estime personnelle à réaliser une tâche au lieu de témoigner de la compétence d’un enseignant à y parvenir. Lorsqu’un système d’éducation est davantage basé sur les conventions et les traditions plutôt que sur le plaisir d’apprendre et sur la nécessité d’innover, il va de soi que les élèves, eux, se présentent en classe par obligation, et non par intérêt.

Bref, un élève doit être acteur et non spectateur de son propre cheminement. À cet égard, Montaigne citait, à juste titre :

(…) un enfant de maison, qui recherche les lettres,non pour le gain (…) ni tant pour les commodités externes, que pour les siennes propres et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en réussir habile homme, qu’homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur, qui eût plutôt la tête bien faite, que bien pleine : et qu’on y requît tous les deux mais plus les mœurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir ; et notre charge n’est que de redire ce qu’on nous a dit.

Pour en revenir aux journées de la persévérance scolaire, l’initiative est louable quoique… hypocrite. On incite à nos élèves à persister dans un système d’éducation qui est rigide et qui refuse de se moderniser. Ils persévèrent dans un milieu qui ne leur ressemble pas et qui ne fait pas le nécessaire pour leur ressembler en profondeur. Vous connaissez d’autres entreprises qui se refusent de se modeler aux besoins de leur clientèle et qui survivent aussi longtemps ? À quoi bon souligner une semaine dans l’année scolaire alors que le reste du temps, le monde de l’éducation refuse obstinément de se mettre au diapason de la réalité des élèves ? Que fait-on concrètement et de façon durable pour favoriser la persévérance scolaire ? Quand cesserons-nous de considérer le décrochage scolaire comme un phénomène externe plutôt que le résultat de nos échecs en tant que système scolaire ?

En somme, à ce siècle, plus que jamais, l’école n’est plus le lieu consacré qui détient le monopole des conditions liées à l’apprentissage. Cette école québécoise est en compétition avec son entourage qui sait fréquemment comment stimuler la créativité et la curiosité de nos élèves. Grâce aux TIC, ces derniers peuvent accéder à tout un éventail de connaissances qu’ils détiennent au creux de leur poche, via leur téléphone intelligent. École et apprentissage ne sont donc plus intimement indissociables.

Il n’est pas trop tard pour s’inscrire dans la modernité et prendre le virage nécessaire au lieu de se lamenter sur les effets néfastes du décrochage scolaire dans notre société. Ainsi, on célèbrerait nos succès de persévérance au lieu de brandir l’épouvantail socio-économique à nos jeunes pour les convaincre de demeurer sur les bancs d’école. La peur et la contrainte n’ont jamais donné de bons résultats dans le monde de l’éducation. Les statistiques sur le décrochage sont là pour nous le rappeler cruellement.