Lettre ouverte à un enseignant-technophile

J’ai l’habitude de bloguer en utilisant un style de rédaction surtout axé sur l’essai ou le texte argumentatif. J’essaie d’être objectif, dans la majorité des cas, même si mes opinions reflètent indubitablement mes propres valeurs. Cette fois-ci, je me permets de m’adresser au lecteur de façon plus personnelle, en délaissant le vous de politesse pour employer un je, introspectif et, totalement assumé. Je me permets d’être plus direct et incisif.

Mon texte qui a été publié dans Le Devoir du 9 janvier dernier aura permis de créer un petit débat d’idées à même le site web où il a été publié : Pour ou contre l’intégration des iPad à la pédagogie ? D’ailleurs, Le Devoir a publié aujourd’hui un texte qui réfute mon argumentaire. Je vous invite à le lire et à le commenter directement sur le site du Devoir. En lisant les commentaires, qui jouxtent mon texte, cela nous permet de mettre en relief les résistances qui, de facto, corroborent directement mon argumentaire. Nous pouvons y lire des critiques essentiellement fondées sur :

  • La gloire du classicisme ou la peur d’avoir peur

Si j’étais parieur, j’aurais gagé que la première critique proviendrait d’intellos nostalgiques qui font l’apologie des grands penseurs qui ont marqué notre culture. Le raisonnement sophiste du c’était bien mieux avant ou surtout le on le faisait comme ça avant et ça fonctionnait. Pourquoi changer? plombe les perspectives éducationnelles qui permettent au monde de l’éducation, non seulement de s’adapter à la société dans lequel il évolue, mais aussi agir en tant que leader au sein de cette même société. Bien qu’il ne faille pas pour autant renier nos racines et les fondements de notre culture occidentale, il n’en demeure pas moins que ces grands penseurs étaient ancrés eux aussi dans leur société de l’époque avec les moyens dont ils disposaient. Et si Socrate avait inventé internet, peut-être leur discours aurait été différent ?

Cette nostalgie est si forte chez certains qu’elle dénigre l’avènement des technologies. Un peu comme si elles nous empêchent de penser ou de développer notre esprit critique et surtout, d’éduquer nos élèves à en faire un bon usage. Tout ce qui se faisait avant était mieux, forcément…

Ce qui est certainement d’autant plus frustrant, c’est qu’il semble qu’il y ait nécessité d’opposer les nouvelles stratégies pédagogies aux anciennes alors qu’en réalité, on ne vise qu’une intégration des TIC aux approches existantes et non une annihilation de ce qui se fait depuis des lunes !

  • L’éphémérité de la technologie ou l’art de pelleter vers l’avant

Il est juste de prétendre que la technologie actuelle est éphémère. Le problème, qui n’en est pas tout à fait un, c’est qu’elle évolue rapidement. C’est en fait une caractéristique d’une société en plein essor. Face à ce constat, que devons-nous faire ? Il y a deux possibilités :

  1. Attendre que toutes ces innovations technologiques ralentissent ou cessent. Ainsi, nous pourrons faire un choix sûr parmi ce qui est sur le marché.
  2. Faire un choix parmi ce qui est disponible et l’assumer. Ce choix se fait en consultation avec les enseignants et les activités de réseautage avec les autres écoles font que le partage des hauts et des bas des choix qui ont été faits par des partenaires ou des compétiteurs permettent à une institution d’éviter les écueils.

Il est évident que le premier choix est impossible. Dans un premier temps, les innovations technologies se succèdent à un rythme effarant et c’est tant mieux ! Ensuite, permettre aux enseignants de travailler avec une technologie qui n’existe pas encore ou qui n’est pas à point, permet à leurs élèves de développer un certain confort dans ce qui les attend sur le marché du travail, où ils seront constamment appelés à utiliser de nouvelles technologies, dans des emplois qui, bien souvent, n’existent toujours pas.

Le tout, bien évidemment, au lieu de reporter à plus tard le besoin de faire des choix technologiques en laissant cette prérogative à nos successeurs, ce qui, par la même occasion, expose au grand jour le manque de leadership de plusieurs enseignants ou cadres scolaires actuels. Et, cette situation sous-entend implicitement et étrangement que les successeurs de ces derniers seront aptes à prendre les décisions qui s’imposent.

Enfin, il est clair que plusieurs technologies ne sont pas à la pointe des attentes du milieu scolaire à l’heure actuelle. C’est pour cette raison que nous avons besoin de faire preuve de patience et d’accommodement pour contribuer à rendre le tout plus fonctionnel. Les enseignants sont des spécialistes de la pédagogie. Avec une bonne dose de créativité, ils sauront rendre ces technologies pertinentes et utiles pour leurs élèves afin de varier leurs approches pédagogiques.

  • L’invasion du milieu éducatif par le milieu corporatif ou le désir de laver plus blanc que blanc

Certains commentateurs appréciant particulièrement la critique sans rien apporter de différent ou pertinent au débat s’inquiètent de l’omniprésence de l’image de marque dans nos écoles. Je comprends bien que le iPad est une marque de commerce, mais comme Frigidaire, Frisbee, Kleenex et j’en passe, ils sont devenus des noms propres de fréquente utilité. Possiblement qu’on y réfère trop. Et alors ? Est-ce le plus grand enjeu dans le monde de l’éducation actuellement ? Est-ce que cela diminuera le décrochage scolaire ? Augmentera la mobilisation étudiante et professorale ? Est-ce que cela améliorera le financement de nos écoles ? Je ne crois pas.

Ce désir de laver plus blanc que blanc ou de se fermer à des ouvertures de développement professionnel sur la simple et unique base qu’on refuse de laisser une marque faire son entrée au sein de notre vie scolaire m’exaspère. Je trouve ce débat stérile, car par le désir de certains de protéger les élèves de toutes ces méchantes multinationales qui veulent l’âme de nos jeunes en les fidélisant dès la maternelle n’est pas fondé. Si vous aviez une idée géniale en développant un produit et que son nom de commerce devenait une sommité dans le domaine de l’éducation, vous seriez certainement fier de votre accomplissement et de cette reconnaissance. Lorsque l’on parle d’Epson, d’Apple, d’IBM, de Dell, de Didacti ou de Moodle, faut-il nécessairement en censurer l’appellation pour préserver l’innocence de nos petits ? Pourtant, personne ne s’insurge de l’utilisation des crayons Sharpie, Bic ou Papermate ! Et que dire des Cahiers Canada. Nous lancerons-nous dans un débat sur l’impérialisme canadien ?

On s’inquiète de nos élèves et de leurs parents qui sont rapides sur le recours à la théorie du complot pour expliquer un bon nombre de situations scolaires. Est-ce nécessaire que nos enseignants adoptent la même attitude et qu’ils voient un complot nécessairement capitaliste ?

L’éducation est certainement un des  derniers domaines qui résiste à intégrer les TIC. Pourtant, il devrait y faire figure de leader et ouvrir la voie aux autres domaines. La technologie est bien accueillie dans la majorité des sphères de la société. Sur la scène judiciaire, les progrès du domaine médicolégal a complètement révolutionné la pratique professionnelle des avocats, des policiers et des juges. En médecine, vous n’accepteriez pas que votre médecin vous propose une lobotomie comme remède à vos migraines aiguës. Dans le domaine de l’automobile, les nouveaux moteurs plus performants et moins énergivores suscitent votre envie. Mais en éducation, tout cela nous effraie ! Paradoxe : c’est un peu comme si nous étions conscients que des perspectives illimitées que nous offrent nos nouveaux outils, mais que l’on s’entête à continuer d’utiliser des moyens qui ont été élaborés il y a des décennies, des centenaires et même, dans certains cas, des millénaires.

Enseignants-technophiles de tous les pays, unissez-vous !

Tout cela qui me permet de conclure que, par mon expérience et mes observations, que l’espace pédagogique est occupé davantage par les enseignants réfractaires au changement plutôt que par ceux qui le soutiennent. Ces derniers sont principalement à l’œuvre sur différents forums virtuels ou dans des colloques ou congrès où leur clientèle est déjà acquise. Ce que je suggère est de poursuivre ce réseautage, mais surtout, se lancer sur des tribunes où les enseignants réfractaires se cantonnent ! Il faut contaminer positivement ces professionnels et agir en tant qu’effet multiplicateur.

Bref, pour paraphraser Marx, enseignants-technophiles de tous les pays, unissez-vous ! pour ainsi convaincre vos collègues du bien-fondé de votre démarche professionnelle !