Les stéréotypes véhiculés face à l’intégration des iPad à la pédagogie

Cette semaine, le gourou québécois de l’intégration des TIC  à la pédagogie a publié les résultats de son enquête sur l’intégration des iPad à l’école. En effet, Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies en éducation a publié L’iPad à l’école: usages, avantages et défis : résultats d’une enquête auprès de 6057 élèves et 302 enseignants du Québec.

Plusieurs points retiennent mon attention, à commencer par le fait que l’ouvrage a été publié lundi dernier et que le jour même, plusieurs acteurs du monde de l’éducation l’avaient déjà lu dans son entièreté. Cela démontre l’aspect toujours plus rapide de l’instantané. Comme si ce qui pouvait être immédiat, pouvait l’être davantage… Néanmoins, cela prouve que l’amalgame de l’édition numérique et des médias sociaux a une force de frappe efficace et surtout, efficiente.

Le rapport, en tant que tel, donne des munitions à tous les intervenants dans le monde de l’éducation; autant aux détracteurs de l’intégration des TIC à la pédagogie qu’aux technopédagogues. Le meilleur exemple est certainement l’article paru dans La Presse deux jours après la parution des résultats de recherche de l’étude. Le journaliste Michael Oliviera a eu la brillante idée de titrer son court article de la façon suivante : Un élève sur trois joue sur son iPad en classe. À défaut de nous informer adéquatement sur la recherche de Monsieur Karsenti, le journaliste nous donne une leçon de journalisme sur l’art de relever les informations évidentes pour les publier hors contexte de façon perfides, tendancieuses, démagogiques et fallacieuses.

(…) une étonnante proportion de 99% [des élèves] a dit avoir trouvé l’outil technologique distrayant (…)

Il est évident que la presque totalité des élèves trouve l’iPad distrayant. C’est le principe même de l’outil ! Avec son intégration à l’enseignement, on vise, entre autres, la combinaison d’un outil personnel d’un élève pour l’en faire découvrir les aspects « professionnels » qui lui seront utiles dans sa profession d’élève. On vise l’intégration du scolaire directement dans sa sphère personnelle d’élève. C’est évident qu’il sera distrait ! Non seulement peut-il utiliser ses manuels scolaires sur son iPad en plus d’utiliser différentes applications propres à une matière, mais aussi, il peut aller sur Facebook, texter ses amis, etc. Nul besoin de rappeler que l’adolescence est particulièrement marquée par le besoin de socialiser chez les élèves, il est donc évident que l’iPad en classe sera utilisé à cette fin. L’élève trouvera toujours un outil pour communiquer avec son voisin de classe. Il n’y a qu’à penser au petit papier qui circulait à l’époque où nous étions élèves. Malheureusement, l’article de La Presse ne traite pas de l’importance de la formation des enseignants en gestion de classe avec un tel appareil, information pourtant omniprésente dans le rapport Karsenti.

Un tiers des étudiants du Québec sondés sur l’usage du iPad en classe ont admis pratiquer des jeux durant les heures d’école (…)

C’est probablement le commentaire le plus insignifiant qu’il m’ait été donné de lire dans un article portant sur l’intégration des TIC à la pédagogie. Cette lapalissade met en relief la première utilisation que les élèves ont  reconnue au iPad : le jeu. Il ne faut pas s’étonner du fait qu’ils veulent jouer avec l’appareil. Cependant, l’affirmation laisse fallacieusement croire que le tiers des élèves ne fait que ça ! Comme s’ils jouaient tout le temps de leur quotidien scolaire… Les heures d’école incluent des pauses et les élèves jouent principalement à ce moment. Cela ne veut pas dire qu’ils jouent en classe pour autant. Cependant, soyons réalistes. Il est évident que plusieurs élèves jouent pendant la classe et y perdent leur temps. Mais, dans les classes sans iPad, ces mêmes élèves crayonneraient ou dessineraient dans leurs cahiers, rêvasseraient ou perdraient leur temps de différentes façons. Le problème n’est pas l’iPad mais bien les stratégies d’enseignement peu motivantes employées par certains enseignants. Il m’apparait important de bien recentrer la problématique.

(…) bien que seulement quelques élèves ont dit avoir eu l’impression qu’une tablette informatique les aidait à mieux apprendre (…)

Ce qui est magique en éducation, c’est lorsque les élèves apprennent sans s’en rendre compte. Souvent, les élèves associent l’apprentissage à un processus ennuyeux, douloureux et souffrant alors qu’il y a une pléthore de façon de favoriser l’apprentissage par différentes formes de jeu. L’apprentissage ludique, par le plaisir, l’humour, ça existe. Il semble que plusieurs l’ignorent, à commencer par les journalistes. Avant d’écrire une telle phrase dans un journal à tirage national, n’y aurait-il pas lieu de clarifier quels apprentissages sont favorisés ? Et pour moi, l’apprentissage passe par la créativité, la curiosité, etc., et non pas seulement par l’assimilation ou l’ingurgitation de contenus disciplinaires. Malheureusement, le grand public ne reconnaît pas cela et, une fois de plus, les journaux entretiennent leurs lecteurs dans une certaine ignorance (sic). L’iPad permet l’apprentissages de maintes compétences de divers ordres transcendant les compétences transversales et disciplinaires au programme. C’est à ne pas négliger. 

Selon l’enquête, 70% des enseignants sondés n’avaient «jamais ou très rarement» utilisé l’iPad avant que leur usage ne soit instauré dans leurs classes, contre 53,6% du côté de leurs élèves sondés.

Le premier iPad est sorti sur le marché canadien en mai 2010. La collecte des données des chercheurs dans les milieux scolaires a été effectuée à partir de l’automne 2012 (p. 8). Un an et demi s’est écoulé entre la mise en marché de l’appareil et cette mesure de son intégration en classe. Il n’est donc pas surprenant qu’une aussi grande proportion d’élèves ou d’enseignant ne l’ait jamais utilisé, surtout compte tenu de son prix de vente qui n’en fait pas l’appareil le plus accessible aux familles québécoises. Si cette information est pertinente dans la recherche, quelle en est l’importance de la relever dans un tel article de journal ?

L’avènement des technologies en éducation, c’est une révolution dans le monde de l’éducation. Comme le cite la recherche, cela se compare à l’invention de l’imprimerie (p. 4). Je comprends qu’une révolution, ça dérange les forces conservatrices établies qui, bien malheureusement, détiennent le monopole de l’opinion dans le monde de l’éducation. L’article de Monsieur Oliviera ne fait que renforcer les stéréotypes négatifs de l’utilisation du iPad en classe en relevant principalement les défis posés par son intégration pédagogique plutôt que mettre en relief ses avantages. S’il est vrai que cette intégration est à parfaire, il y a lieu de réaliser que, en bien peu de temps, certaines écoles visionnaires ont fait le nécessaire pour prendre le virage technologique qui s’impose, en toute imperfection, certes, mais au moins, ils l’ont pris. Car au 21e siècle, la pire façon que le monde de l’éducation peut réagir face aux défis qui se posent dans la société, c’est par l’immobilisme.

 

Références :

Karsenti, T. et Fievez, A. (2013). L’iPad à l’école: usages, avantages et défis : résultats d’une enquête auprès de 6057 élèves et 302 enseignants du Québec (Canada). Montréal, QC : CRIFPE.

Le rapport est disponible sur le site Internet de Thierry Karsenti.

 

OLIVIERA, M., Un élève sur trois joue sur son iPad en classe. Site téléaccessible au http://techno.lapresse.ca/nouvelles/produits-electroniques/201312/11/01-4720088-un-eleve-sur-trois-joue-sur-son-ipad-en-classe.php. Site consulté le 11 décembre 2013.