Apologie du changement en éducation québécoise

Dans une société en profonde mutation, où rien n’est à prendre pour acquis et surtout, où les changements se succèdent à une vitesse fulgurante, il est primordial de comprendre que le milieu scolaire doit être, d’abord et avant tout, un microcosme social. Ainsi, si la société est en profonde mutation, il va de soi que le milieu scolaire le sera indubitablement. Il reste à s’assurer que tous et chacun soient prêts pour cette période de turbulence !

La nature du changement.

Si le terme changement a été galvaudé, il n’en demeure pas moins qu’il est un terme central dans l’étude de toutes les sciences humaines. On parle souvent de transformation, de mutation, de modification et parfois même de révolution. L’humain n’est plus ce qu’il était il y a quelques millions d’années. Au point de vue anthropologique, il a grandement évolué. Il a changé. Le changement est donc au cœur de l’étude de l’humain, et ce, peu importe la perspective de cette étude.

Le changement est donc un terme central et défini simplement, dans plusieurs ouvrages, comme le simple passage d’un état à un autre. Au-delà de sa simplicité étymologique, il n’en demeure pas moins qu’il existe une complexité qui réside au sein de la dynamique permettant le passage de cet état d’origine à celui nouvellement atteint.

Ainsi, changer implique une dynamique, un mouvement. Il est impossible de changer dans la passivité. Tout le processus s’actualise dans l’action et la beauté de tout cela sous-tend l’implication de l’individu au cœur de la démarche de changement, et ce, admettons-le candidement, parfois même contre son gré.

En milieu institutionnel, nous pouvons parler d’une altération du statu quo, initiée par un gestionnaire.  Cette altération a bien évidemment, un impact certain sur l’organisation du travail des membres du personnel ou des acteurs qui gravitent autour de l’organisation en question[1]. Dans le cas qui nous occupe, nous parlerons souvent des enseignants, mais il est clair que l’impact d’une telle démarche est aussi ressenti par les membres du personnel de soutien ainsi que par les élèves et leurs parents.

Socrate affirmait que le secret du changement consiste à concentrer son énergie pour créer du nouveau et non pas pour se battre contre l’ancien. Ainsi, dans ce contexte, il doit y avoir une analyse logique permettant de prendre conscience d’une situation désagréable et insatisfaisante et d’un désir de la transformer pour le mieux. Une fois ce constat établi, vient la phase de décristallisation où l’ordre établi est volontairement remis en question pour permettre d’explorer des alternatives axées vers un mieux-faire.  Le renoncement aux points de repère familiers entraine alors une certaine insécurité, le temps que d’autres repères soient établis. Et une fois le processus de changement achevé, la nouvelle situation est ainsi intégrée dans une recristallisation… jusqu’au prochain besoin de changement !

Nous pourrions représenter le tout graphiquement :

Les deux sphères illustrées représentent chacune une solitude de la démarche du changement. La sphère associée au conservatisme et à la tradition estime l’autre sphère trop instable. En éducation, ces remous sont souvent associés à une insécurité et à un danger. À l’opposé, la sphère innovatrice s’estime en pleine effervescence et en création puisqu’elle introduit quelque chose de neuf dans une situation connue (…) au risque de choquer et de bousculer l’ordre établi[1]. L’immobilisme associé à la sphère opposée est rebutant et, elle aussi, dangereuse si on considère la limitation de l’esprit créatif au profit d’une routine établie.

Également, ces explications démontrent à quel point le combat opposant le conservatisme à l’innovation demeure une question de perceptions. Car en parlant un langage commun et en respectant une étiquette commune, soit celle de la culture organisationnelle et de la mission éducative, on atténue le risque d’incompréhension de part et d’autre pour se centrer sur les mêmes objectifs.

Comme le conclurait probablement l’anthropologue français Edgar Morin, le conservatisme et l’innovation ne sont pas nécessairement opposés ou contradictoires. En fait, ils sont plutôt complémentaires, car la vraie nouveauté nait toujours dans le retour aux sources[2].

La permanence du changement[3]

Le terme changement est souvent associé à une crainte chez les humains. Pourtant, notre propre évolution témoigne justement de notre capacité à s’adapter à toutes sortes de changements. Que ce soit au plan des changements climatiques ou de ceux à plus petite portée, à un niveau plus personnel, nous avons toujours été marqués et nous nous définissons par notre habileté à nous adapter aux situations qui nous sont imposées. Cependant, plusieurs de ces changements ne s’effectuent pas sans heurts et nous sommes en mesure de constater avec un certain détachement, que notre appréhension touchant les changements de la vie est souvent due à notre confort quotidien que nous apprécions, probablement un peu trop.

Il en va ainsi dans nos milieux professionnels et, dans le cas qui nous intéresse, en milieu professionnel scolaire. Un important paradoxe anime le milieu scolaire. D’une part, l’éducation est et a toujours été, un moteur, voire un moteur de changement ou de mutation sociale et rien de moins. Les enseignants et les membres de la direction en sont les agents. Pourtant, nous constatons que plusieurs professionnels de l’enseignement ont tendance à vouloir reproduire leurs stratégies d’interventions auprès de la clientèle scolaire sans nécessairement prendre le recul nécessaire pour questionner leur intervention et en valider la portée.

En réalité, le pire changement est celui que l’on ne fait pas. La pire innovation est celle qui nous renvoie à la routine et qui nous empêtre dans une inertie ou un immobilisme qui se veulent contagieux bien malheureusement, pour des élèves qui calquent nos moindres faits et gestes. Le problème lorsque l’on traite du changement en milieu scolaire, est le ras-le-bol de l’omniprésence du changement lié au Renouveau pédagogique qui s’est enfin étendu du primaire jusqu’au secondaire : nouveaux programmes, épreuves prototypes, bulletin unique, etc. Tous des changements qui ont été perçus négativement par les plusieurs enseignants, syndicats, cadres scolaires, etc., et dont l’apparence d’improvisation et de tâtonnement ont eu pour effet d’exaspérer bon nombre d’intervenants scolaires, pour ainsi les rendre plus sensibles et appréhensifs au changement. L’article de l’enseignante Diane Boudreau démontre bien cette exaspération face aux situations de changement en milieu scolaire :

Et il y a les réformes… Au Québec, trois grandes réformes ont marqué l’enseignement au primaire et au secondaire : les programmes-cadres, dans les années 1960 ; la pédagogie par objectifs, dans les années 1980 ; puis le renouveau pédagogique, dans les années 2000. Chacune a connu ses détracteurs et ses adeptes. La dernière réforme, celle qui nous a imposé les compétences transversales, les bulletins avec des émoticônes, les bilans de fin d’année à données variables, a fait couler beaucoup d’encre.

La rectification de l’orthographe et la grammaire simplifiée (dit-on) ont aussi fait l’objet de critiques acerbes ou de dithyrambes enthousiastes. Les experts du MELS, des conseillers pédagogiques, des directeurs d’école ont tenté de convaincre enseignants et parents qu’ils avaient trouvé la panacée au décrochage et à la démotivation de nos élèves. Balivernes ![4]

Ces derniers tentent d’assimiler leurs nouveaux points de repère et déjà, un autre besoin se fait sentir, celui-là très aigu et à la base de tous les autres. Il s’agit désormais de modifier et d’actualiser les pratiques pédagogiques et d’intégrer les technologies de l’information et de la communication (TIC).  Il n’est donc plus vraiment question de changements à la structure du système éducatif mais plutôt, d’une remise en question de la manière d’enseigner et de mettre en place de nouvelles stratégies gagnantes différenciées permettant de rejoindre tous les élèves de la classe, aussi différents soient-ils les uns des autres.

Ainsi, le changement en éducation est devenu un irritant majeur alors qu’il devrait être une norme admise. Ces situations répétées dans un court laps de temps auront fini par amenuiser la capacité d’adaptation des enseignants. Elles auront également fini par créer un sentiment d’insécurité tenace chez ces derniers. Le monde n’est incertain que pour ceux qui ont besoin de certitudes; pour les autres, il n’est que le monde de toujours avec les risques et les chances de ses hasards[5]. Il demeure donc important et  plus que jamais, de faire appel à un éventail de stratégies afin de pouvoir conduire n’importe quel processus de changement en milieu organisationnel, en particulier dans le monde de l’éducation.

Le changement doit être perçu comme un avancement, une possibilité de renouveau et de dépassement professionnel et personnel. Al Gore[6], repris par Michel Maletto[7], stipule que le terme changer en mandarin, est un mot composé de deux autres mots : danger et opportunité. Comme quoi le changement, a priori, est perçu négativement par les chamboulements qu’il sous-entend, alors qu’à long terme on y voit des gains possibles. Changer, c’est saisir une opportunité et non succomber à un danger car, en démarche de changement, il y a lieu d’adapter le processus en cours de route afin de se l’approprier, pour mieux l’adapter à sa personnalité et à  ses aptitudes professionnelles.

Changer permet de s’adapter[8]. Dans n’importe quelle entreprise d’un système économique, la nécessité d’évoluer, de s’adapter à sa clientèle est à la base de la prospérité et de la survie.  Il semble qu’actuellement et plus que jamais, le changement soit permanent et s’il y a une donnée qui demeure constante dans le milieu de l’éducation, c’est justement le changement !

Or actuellement, nous ne pouvons affirmer que les besoins de notre clientèle, à savoir nos élèves, soient à la base des préoccupations pédagogiques de tous nos enseignants. Certains, de façon regrettable, sont plutôt enclins a évaluer ce que ces modifications à leur pratique impliquent en terme de charge de travail… Le commentaire cliché de plusieurs enseignants : j’ai toujours fait ça comme ça et ça a toujours bien fonctionné. Pourquoi ça ne fonctionnerait plus aujourd’hui ? est à la base d’un raisonnement anti-changement et illustre bien un certain désengagement de certains enseignants dans leur propre pratique professionnelle. Comme si, ce que l’on a appris à l’université au moment d’obtenir notre diplôme et notre brevet était coulé dans le roc pour les 35 prochaines années à venir !

Inutile de chercher dans cette optique, la raison pour laquelle le Québec a un taux alarmant de décrochage scolaire !

La science à la rescousse

Dans les moments difficiles lorsque nous tenons la barre de la réorientation d’une entreprise, il est rassurant de constater que cette résistance au changement est tout à fait normale et qu’elle est ancrée dans la force de la nature. Il est intéressant de constater que des théories purement scientifiques peuvent être d’un grand réconfort lors de la conduite d’une démarche de changement.

Hervé Sérieyx citait de façon éloquente que toute idée neuve plongée dans une société reçoit de celle-ci une poussée verticale inverse égale à la masse de son conservatisme[9]. C’est ce qu’il appelle le principe d’Archimède. À la base, la Poussée d’Archimède, qui date de l’Antiquité grecque et porte le nom de ce grand savant, stipule qu’un corps plongé dans un fluide déplacera le volume équivalent à son propre volume. Sérieyx emprunte donc cette théorie qui remonte aux premiers balbutiements de la science moderne pour démontrer simplement, que plus le changement à amener est important, plus le champ de résistance le sera. D’ailleurs, s’il n’y a pas de résistance, il n’y a simplement pas de changement.

Dans la même veine, la première loi de Newton serait également intéressante à aborder. Tout corps tend à conserver son état de mouvement actuel tant qu’une force extérieure ne modifie pas sa trajectoire. Le corps enseignant est d’un naturel conservateur et parfois, nous serions tentés de le qualifier d’inerte. Bien que ce corps ne soit pas une entité immuable en soi et qu’il existe clairement des forces mobiles et mouvantes au sein même de cet ensemble, il n’en demeure pas moins qu’il existe un noyau inerte qui se complait dans ce conservatisme qui l’anime. Cette loi d’inertie bien connue pourrait donc, elle aussi, être transposée dans le milieu de l’éducation.  Plusieurs enseignants sont engagés dans un véhicule empruntant une trajectoire rectiligne uniforme, engagé dans une vitesse constante. Or, le monde scolaire étant ce qu’il est, ressemble davantage à une route de campagne cahoteuse et sinueuse. Ces courbes plus ou moins accentuées sont dictées par des changements sociaux difficiles à prévoir et à anticiper. Ce qui fait que l’enseignant peine souvent à conserver son inertie et qu’il se cogne au gré de l’état de la route. Et, si nous comparons l’enseignant à un objet rectiligne soumis à des forces externes modifiant le cours d’une trajectoire, cela implique indubitablement que l’objet soit projeté dans le sens contraire de la force exercée sur lui. Il effectue donc un mouvement contraire à ce qui est exercé par ladite force. Nous pouvons donc en déduire qu’il est tout à fait normal qu’un enseignant effectue un pas de recul caractérisé par une résistance accrue lors de sa première prise de contact avec la réalité inévitable du changement à entreprendre.  Mais, comme la loi de l’inertie le présuppose, une fois la force amoindrie, la position de l’objet sera modifiée… jusqu’au prochain changement de trajectoire !

C’est un peu l’essence du changement dans un cadre scolaire que ces deux lois scientifiques nous permettent de bien comprendre. La science étudie la nature, au sens large du terme. Il est donc intéressant d’y faire appel lorsqu’il s’agit de comprendre les aberrations de la nature humaine !

Néanmoins, ce qu’il nous est permis de comprendre est ceci :

  • L’inertie ne devrait jamais être constatée dans le monde de l’éducation. Malheureusement, nous remarquons que dans bien des cas, elle dicte les rapports éducatifs et pédagogiques que trop d’enseignants engagent avec leurs élèves.
  • Souvent, cette inertie agit en tant que réalité augmentée, influençant la perception qu’un enseignant peut avoir de la teneur d’un changement, car il se sent projeté dans un sens contraire à ce qu’il a anticipé. Il a donc l’impression que ce changement est brusque, non planifié et particulièrement éreintant.
  • Un point particulièrement paradoxal : les enseignants sont des agents de changements pour leurs élèves. Enseigner et instruire, c’est forcer le changement et la modification de différentes perceptions. Cependant, ils sont eux-mêmes peu enclins au changement. Ils doivent enseigner aux élèves que la terre est ronde et que le soleil ne tourne pas autour de la Terre.  Ce sont des évidences pour nous, mais lorsque l’on scrute le ciel ou l’horizon, la terre semble aplatie et le soleil semble tourner autour de notre planète. Mais si nous disons à certains enseignants que le mode d’enseignement magistral ne fonctionne pas aussi bien qu’il le croit et que les élèves apprennent davantage par problématique ou avec des appareils technologiques, ces enseignants sont malheureusement peu enclins à modifier leurs stratégies.
  • Compte tenu du fait que le changement doit faire partie intégrante du quotidien scolaire, nous estimons que tous les acteurs oeuvrant dans le monde de l’éducation devraient être dans un état de vigilance permanente et se refuser tout délassement. Les enjeux sont trop grands : un taux de décrochage scolaire oscillant autour de 20% au Québec nous permet de croire en outre, que les élèves ne se reconnaissent plus dans leur milieu scolaire et qu’ils sont, à leur tour, inertes. Pourtant, un autre paradoxe, les enseignants eux-mêmes dénoncent ce délassement ou cette situation de nonchalance ou paresse qui, selon leurs dires, est généralisée.
  • Trop peu d’enseignants ont la capacité de se remettre en question.


[1] Gauthier, P., Les TIC en éducation: innovation ou normalisation? Site téléaccessible à l’adresse <http://www.ledevoir.com/societe/education/386193/les-tic-en-education-innovation-ou-normalisation>. Consulté le 31 aout 2013.

[2] Morin, E., Amour, poésie, sagesse, Éditions du Seuil, Paris, 1997, p. 49.

[3] Caillé, S., De changement en changement, Eyrolles, Paris, 2011, p. 1.

[4] Boudreau, D., Oui, je connais Justin Bieber et j’ai un iPod, Site téléaccessible à l’adresse <http://www.lactualite.com/societe/oui-je-connais-justin-bieber-et-jai-un-ipod/>. Consulté le 11 août 2013.

[5] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume, Pearson Éducation, Paris, 2003, p. 5.

[6] Gore, A., The moment of truth. Site téléaccessible à l’adresse <http://www.vanityfair.com/politics/features/2006/05/gore200605>. Consulté le 25 juillet 2013.

[7] Maletto, M., La gestion du changement, Éditions Saint-Martin, Anjou, 2009, p. 27.

[8] Caillé, S., op. cit., p. 2.

[9] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume. Site téléaccessible à l’adresse http://www.forum-events.com/amphi/synthese-herve-serieyx-76-33.html. Consulté le 25 juin 2013.

 

 

 


[1] Striganuk, S., La dynamique du changement, Recueil de notes de cours et de textes, Université de Sherbrooke, Faculté d’éducation, 2005, p. 12.