La conciliation travail-études chez les élèves au secondaire

Le deuxième cycle au secondaire du milieu scolaire québécois a de plus en plus de difficultés à concurrencer le monde du travail. À vrai dire, il est engagé dans une lutte sans merci contre un monde qui lui vole des cerveaux pour les aguerrir à diverses tâches payées un peu plus qu’au salaire minimum. Récemment, il était question, dans les quotidiens, des inquiétudes des enseignants qui constatent que les élèves étudient de moins en moins. Ils n’ont plus le temps !

Pourtant, les bienfaits du monde du travail pour les jeunes sont indéniables. Cela permet de développer le sens de l’organisation et des responsabilités de nos élèves en plus de contribuer à stimuler l’émergence de qualités essentielles chez un adulte en devenir : entregent, autonomie, ouverture, etc. À 16 ans, il est souhaitable, voire essentiel qu’un élève apprenne à gérer différentes facettes de sa vie : amis, famille, amour, travail, école. La clé du succès est cependant l’équilibre et actuellement, nous avons des raisons de croire que trop d’élèves s’investissent aveuglement et exagérément dans leurs activités dites « professionnelles ».

« Si le travail nuit à tes études, lâche l’école ! »

Alors que nous parlons depuis longtemps de la conciliation travail-famille pour les adultes québécois qui allient tant bien que mal leur vie familiale et leur vie professionnelle, nous faisons face à une nouvelle réalité : la conciliation travail-études chez nos jeunes en milieu scolaire. Déjà, aussitôt qu’en quatrième année du secondaire, soit à 15 ans, ils apprennent à jongler avec les horaires de travail et leurs obligations scolaires.

Prenons le cas d’un élève qui travaille trente heures dans une entreprise quelconque. À ses heures de travail, on en ajoute trente-cinq passées à travailler en milieu scolaire. Au total, sur les 168 heures hebdomadaires, il a déjà passé près de 40% de son temps à travailler à l’école ou ailleurs. À cela, si on ajoute les neuf heures de sommeil quotidien recommandées pour les adolescents par la Société canadienne du sommeil, 75% du temps de l’élève dans une semaine est ainsi occupé. Il reste bien peu de temps pour les études et leçons à la maison ainsi que pour les activités sociales et familiales. Le stratagème estudiantin est alors simple : sommeiller à l’école, négliger devoirs et leçons au détriment du rendement académique, négliger la vie familiale. Autrement dit, pour l’appât du gain immédiat, l’élève hypothèque son futur puisque le cercle vicieux s’enclenche : trop de travail, baisse du temps investi dans ses études, baisse des résultats, baisse des possibilités d’admission au cégep dans un programme contingenté, etc. Le monde du travail devient donc la solution en bout de ligne puisque l’élève a épuisé ses possibilités et son ambition pour les études postsecondaires. Dans plusieurs cas, il restera de façon permanente sur le marché du travail aux mêmes conditions que lorsqu’il était aux études. Sans compter que ce surmenage n’est probablement pas étranger à la recrudescence des cas de mononucléose ou de dépression chez nos élèves. Quel gaspillage de talents !

Une lutte inégale

Voici ce que propose le monde du travail à nos jeunes. Un salaire alléchant oscillant autour de 10$ de l’heure avec des horaires flexibles. Pour un élève travaillant 25 heures, cela signifie des paies bimensuelles de 500$ dont sans les impôts sont remboursés immédiatement ou au printemps suivant. Les déductions salariales se limitent donc aux cotisations d’assurance-emploi et aux cotisations syndicales. Le monde du travail apporte ce que les jeunes recherchent : une gratification immédiate permettant de jouir immédiatement des bienfaits d’un argent de poche. Sans compter que les élèves ont déjà des comptes à payer ! Les factures de téléphonie cellulaire sont souvent salées et, comme cela a toujours été le cas, l’accès à une voiture, indubitable signe de liberté, implique des dépenses considérables.

Parallèlement, le milieu scolaire québécois offre des promesses à long terme. Pour une génération d’adolescents vivant dans le présent, le choix est facile à faire. On a beau promettre que dans une dizaine d’années ces jeunes seront des citoyens complets, en moyens, avec une tête bien faite et bien pleine, on ne peut le faire impunément car il manque un ingrédient important que le milieu scolaire peut difficilement contrôler : la persévérance. Car c’est définitivement un véritable modèle de persévérance, pour ne pas dire d’opiniâtreté, où le gain s’échelonne sur plusieurs années qui est proposé par l’École québécoise.

Nous ne sommes pas de calibre; nous proposons une solution à long terme qui s’oppose à une gratification à court terme qui s’inscrit pourtant exactement dans les valeurs sociales actuellement véhiculées. Cela veut tout dire. Comment ainsi blâmer nos élèves ? Ils ne veulent que jouir des avantages d’être adulte. D’ailleurs, le monde du travail est tellement puissant et omniprésent qu’il exige, à l’occasion, une lettre de l’école pour motiver l’absence au travail de nos élèves, leurs employés, lors d’un voyage scolaire ou d’une semaine d’examens. Cependant, il y a lieu de tourner cette lutte inégale à l’avantage du milieu scolaire, donc des élèves.

La solution ?

Il est évident, en premier lieu, que les parents doivent s’impliquer dans les choix des élèves d’évoluer sur le marché du travail. Ils doivent déterminer dans quelle mesure et de quelle façon les besoins de leurs enfants doivent être comblés. De plus, le rôle de l’école en est un de sensibilisation et d’éducation face au phénomène. Le milieu scolaire doit expliquer quelles sont les conséquences mesurables de l’investissement exagéré des élèves dans leurs activités « professionnelles ». D’ailleurs, pourquoi ne pas imposer un contrat de travail avec les élèves de la quatrième et de la cinquième année du secondaire où ces derniers s’engagent à limiter leurs heures travaillées dans d’autres milieux que l’école. Ce contrat serait également un outil de sensibilisation garni de statistiques et faisant l’éventail des conséquences mesurables du phénomène, dans les milieux scolaires, au niveau de la diplomation, du décrochage scolaire ou de l’effet sur les notes.

Également, le gouvernement devrait s’impliquer dans le dossier. Pourquoi ne pas légiférer en limitant les heures de travail des élèves inscrits à temps-plein au secondaire ? Y aurait-il lieu d’imposer des pénalités fiscales aux élèves afin qu’il y ait d’autres déductions qui s’appliquent sur leur salaire ? Idem pour les entreprises : peut-on les pénaliser en ce sens ?

Finalement, il y a lieu de souligner une belle initiative. Le Réseau réussite Montréal est un organisme de réseautage et de mobilisation d’institutions (et d’employeurs) adhérant aux valeurs scolaires et priorisant la réussite scolaire de leurs employés. C’est  un lieu de convergence des actions ayant une influence positive sur les jeunes, les parents et les intervenants dans le but d’accroître la persévérance, la réussite et le raccrochage scolaire. Il est évident que le succès d’une telle mesure passe par la sensibilisation des entreprises face au phénomène. L’école, d’ailleurs, peut être plus active à cet égard en sollicitant l’appui des entreprises environnantes quant aux horaires de travail des élèves.

Il importe de cesser d’exploiter la naïveté des élèves et de nourrir leurs aspirations en gratifiant immédiatement leur désir d’affranchissement. En leur permettant de se lancer tête baissée dans le monde de l’emploi, nous leur permettons de courir à leur perte alors que nous prétextons que ce monde contribue à leur essor personnel. Il ne devrait y avoir aucune conciliation travail-études. Rien ne devrait entraver le travail scolaire de nos élèves de deuxième cycle du secondaire. Nous avons tous la responsabilité de leur faire comprendre que la vraie richesse est celle de l’investissement en leurs capacités, leurs passions et en leur futur. Rien de moins.