Élémentaire, mon cher Watson ! Apologie de la créativité chez l’enseignant

Peut-être avez vous déjà remarqué qu’il existe très peu de ressources qui mettent en relief l’importance de la créativité chez les enseignants. Non pas que les enseignants ne soient pas créatifs en tant que tel, mais trop de ces derniers se bornent à suivre des manuels scolaires ou des cahiers d’exercices plutôt qu’élaborer eux-mêmes le matériel qu’ils utilisent.

Trois raisons principales expliquent ce fait. Dans un premier temps, c’est une question de temps. Les enseignants sont surchargés par la nature d’une tâche qui augmente sans cesse. Désormais, nos enseignants sont aussi des psychologues, travailleurs sociaux et, récemment, ils sont aussi des techniciens en éducation spécialisée. On leur demande de faire des suivis, remplir des rapports et même, de donner des sessions de récupération personnalisées pour des élèves qui prennent des vacances pendant l’année scolaire. Tous reconnaissent que l’enseignement aux jeunes (et à leurs parents…) à l’aube du 21e siècle se complexifie. Cependant, s’il est vrai que la création de son propre matériel est une entreprise chronophage, il n’en demeure pas moins qu’elle s’avère un investissement d’une rentabilité appréciable, car, une fois que le tout est complété, il ne reste qu’à faire des mises à jour pour en bonifier le contenu ou l’adapter aux différentes situations qui se présentent en cours d’année scolaire. Ce matériel est partageable et ce que l’on donne d’une main sera récupéré de l’autre, bien souvent au centuple.

Secundo, la précarité du statut professionnel des enseignants est également à la base du problème. Ces derniers ont souvent des conditions instables, ce qui implique qu’il y a de fortes chances qu’ils doivent changer de planification d’une année à une autre ou qu’ils doivent en assumer plusieurs dans la même année. Il est alors rassurant de savoir que les manuels scolaires sont toujours là. Cependant, dans un monde de l’éducation idéal, tous les enseignants auraient accès à toutes les activités créées par leurs collègues de partout au Québec et, pourquoi pas, de partout dans le monde. Le partage ne serait plus qu’une valeur théorique purement dispensée dans nos milieux; elle serait vécue par les tous enseignants entre eux. Tristement, ce ne sont qu’une poignée d’enseignants qui prônent cette orientation. Mais heureusement, ils sont de plus en plus à joindre un mouvement de partage de matériel pédagogique en adoptant une ouverture au réseautage.

Finalement, certains enseignants préfèrent suivre à la lettre la séquence des manuels scolaires ou des cahiers d’exercices qui y sont attachés pour mieux suivre les prescriptions du programme de formation.  La référence, en éducation au Québec, est et demeurera toujours le Programme de formation de l’école québécoise ainsi que la Progression des apprentissages. Les manuels scolaires ont certainement été rédigés en fonction de ces documents, mais il n’en demeure pas moins que le vrai spécialiste, c’est le pédagogue, l’enseignant dans sa classe. Ce n’est pas pour rien que les programmes ministériels y réfèrent comme étant le maitre dans sa classe. C’est lui qui jouit d’un jugement ultime dans le feu de l’action et qui sait ce qui est le mieux pour ses élèves. C’est l’essence même de la flexibilité pédagogique qui, elle-même, est la pierre angulaire de toute approche de différentiation pédagogique. Les manuels scolaires ne sont pas très flexibles pédagogiquement, car ils sont des outils s’adressant à tous. À l’heure d’un monde de l’éducation animé par les mesures adaptatives, il semble important de développer des outils adaptés à la personnalité (ou aux difficultés) des élèves ou, à tout de moins, à celle d’un groupe.

Les manuels scolaires ont, en fait, l’effet contraire de celui qu’ils prétendent accomplir. Ils n’élèvent certainement pas le niveau d’enthousiasme estudiantin dans les classes et n’encouragent assurément pas  la motivation et la persévérance scolaire. Ils ne sortent aucunement de l’ordinaire, et ce, malgré les efforts en ce sens des rédacteurs et éditeurs. Ce que les manuels proposent, c’est une certaine forme de sécurité et de confort. Ils permettent de s’en tenir au cadre établi et de ne pas en déroger. Ils ne permettent pas d’enseigner autrement et de faire avancer la pratique enseignante en tant que professionnel autonome. Il s’agit de refuser d’être de simples passeurs de matières pour devenir des créateurs de contenus pédagogiques. Il s’agit d’assumer son autonomie professionnelle. Rien de moins. Ainsi, pourquoi emprunter le matériel qu’une entreprise quelconque a confectionné ?

Quotidiennement, nos enseignants aspirent à développer l’esprit créateur de leurs élèves. Ils veulent cultiver la curiosité et, pour reprendre l’expression consacrée, former les décideurs de demain. Comme le disait une collègue sur Twitter, la curiosité propulse l’innovation. Or, la même recette s’applique pour les enseignants. Un pédagogue innovateur, curieux, qui sait prendre des risques calculés dans sa pratique quotidienne saura former des élèves à cette image, en plus de développer des habiletés-clés chez ces derniers : adaptation, polyvalence, résilience et ouverture au changement.

Si la citation de Nelson Mandela qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux des individus issus du monde de l’éducation, laquelle clame que l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde, force est de réaliser que ce n’est certainement pas à coup de manuel scolaire ou de cahier d’exercices qu’on y arrivera !

Je me permets de faire un lien qui, à mes yeux est évident. En tant qu’éducateur, cette entrevue m’a frappé. Elle est rapportée dans un article du Soleil de Québec avec Patrick Watson, auteur-compositeur-interprète bien connu au Québec. Le titre de l’article met en relief une citation de l’artiste : Mon job à moi, c’est d’être créatif.  Cette citation m’a tout simplement chavirée. Pour ceux qui connaissent la scène musicale montréalaise, son groupe est à l’avant-garde de l’expérimentation musicale et peu importe quelle direction il prend, les salles de spectacle demeurent toujours bondées.  Il interprète ses propres chansons de différentes façons. Si bien, que, pour l’avoir vu en spectacle au moins cinq fois ces trois dernières années, on ne sait jamais quel lapin il sortira de son sac. Ce sont les mêmes chansons que l’on connaît, mais interprétées différemment et souvent, avec des instruments différents et même cocasses : égoïne, différentes percussions, orchestre symphonique, etc. Cet homme vit de sa créativité. Dans l’article, il fait référence à son éthique de travail et au fait que sa survie dépend justement de sa capacité à créer et sortir des sentiers battus :

Mon job à moi, c’est d’être créatif pour trouver des histoires flyées et des sons flyés. J’adore ce job et je vais tout faire pour le garder! Quand tu es musicien, il faut que tu vises haut. Il n’y a pas de place pour les chansons moyennes, surtout aujourd’hui alors que tu dois rivaliser avec tous les artistes qui ont enregistré depuis 100 ans. Tu peux m’écouter ou tu peux écouter Bob Dylan! Ma compétition, c’est aussi les Doors, les Beatles, Michael Jackson, Pink Floyd… C’est la réalité!

S’il était enseignant, Watson dirait peut-être :

Mon job à moi, c’est d’être créatif pour trouver des activités pédagogiques flyées. J’adore ce job. Quand tu es enseignant, il faut que tu vises haut. il n’y a pas de place pour les cours moyens, surtout qu’aujourd’hui, tu dois rivaliser avec tous les enseignants qui enseignent depuis 2000 ans. Tu dois rivaliser avec Socrate, Rousseau, Google, Youtube… C’est la réalité!

Comme le confie le musicien, il puise son inspiration de toute la musique qu’il écoute. Et nous ? Peut-on dire que nous puisons toute notre inspiration de ce que les autres enseignants créent comme contenu ? Y a-t-il un tel partage possible, qui serait à la base d’un réseau d’influences axé sur la réciprocité et l’incitation à toujours créer plus ?