Cinq obstacles à l’intégration des TIC à la pédagogie

Pour ceux qui évoluent dans le monde de l’éducation depuis quelques années, vous aurez certainement réalisé à quel point le milieu de l’éducation peut être étouffant lorsqu’il s’agit de soutenir l’innovation pédagogique ou le changement décliné dans ses multiples facettes.

Mais pourquoi un tel paradoxe ? Mandela cite que l’éducation est certainement le meilleur outil de changement. Comment peut-elle être un agent de changement alors qu’à la base, elle s’est cristallisée dans un conservatisme et une inertie peu éloquente ?

À l’heure actuelle, les nouvelles stratégies d’enseignement exploitent plus souvent qu’à leur tour les nouvelles technologies de l’information et des communications. Il est donc tout à propos d’essayer de comprendre ce qui bloque chez nos enseignants afin qu’ils fassent le grand saut…

La démagogie et le besoin de s’opposer

Les stéréotypes sont véhiculés à tous azimuts. Et si les TIC ne rehaussaient pas la qualité de l’enseignement ? Que les résultats chez les élèves n’augmentaient pas ? Pour chaque argument, il y a une recherche universitaire qui l’appuie. Sinon, les statistiques font mentir un camp ou un autre. Ces doutes justifient une adaptation éducative du principe de précaution, impliquant qu’en l’absence de certitudes scientifiques, il serait mieux de s’abstenir d’adopter une conduite pour pourrait s’avérer dommageable pour, dans ce cas-ci, le monde de l’éducation.  Pourtant, peu importe l’outil, la différence, c’est le pédagogue qui la fait ! À écouter ces oppositions biaisées, c’est un peu comme si on justifiait le besoin de demeurer dans l’inertie en s’opposant, tout simplement. N’est-ce pas le propre de la société québécoise de s’opposer sans avoir rien de vraiment mieux à proposer ?

Tout ce qui est nouveau y passe. C’est un passage obligé. Hervé Sérieyx citait de façon éloquente que toute idée neuve plongée dans une société reçoit de celle-ci une poussée verticale inverse égale à la masse de son conservatisme[1]. C’est ce qu’il appelle le principe d’Archimède. À la base, la Poussée d’Archimède, qui date de l’Antiquité grecque et porte le nom de ce grand savant, stipule qu’un corps plongé dans un fluide déplacera le volume équivalent à son propre volume. Sérieyx emprunte donc cette théorie qui remonte aux balbutiements de la science moderne pour démontrer simplement, que plus le changement à amener est important, plus le champ de résistance le sera. D’ailleurs, s’il n’y a pas de résistance, il n’y a simplement pas de changement.

Néanmoins, certains enseignants se complaisent non seulement dans le confort de leurs stratégies qui-ont-fait-leurs-preuves-depuis-des-années, mais pour justifier leur immobilisme, ils dénigrent ceux qui se démènent pour embrasser cette nouveauté. Comme quoi, pour paraphraser Carl Leblanc, certains critiques sont capables de détruire, mais incapables de créer…

Les enseignants geeks

Pour leur part, les enseignants techno-friendly doivent se battre avec les préjugés de leurs collègues, de leur direction ainsi que ceux de leurs propres élèves. Ils sont qualifiés de  geeks. Ce sont des spécialistes de l’intégration des TIC à la pédagogie. Ils sont les enseignants du futur. Leurs collègues ne se croient pas capables de rivaliser avec ces derniers. Pourtant, ces geeks ne font qu’utiliser différentes technologies qui sont conviviales et accessibles; ils n’ont bien souvent aucune compétence technique particulière et ne connaissent rien en programmation. Ce ne sont que des visionnaires qui sont aptes à se remettre en question pour le bien de leurs élèves.  Malheureusement, en catégorisant ainsi ces enseignants technos, on les place dans une catégorie à part pour se permettre d’accepter qu’il nous soit impossible d’accéder à leur niveau d’expertise. Au lieu de leur permettre de rehausser le niveau des compétences de l’ensemble du corps enseignant par un effet multiplicateur quelconque, trop d’enseignants choisissent de les exclure de leurs schèmes de référence de développement professionnel.

Le déclin des rapports humains

Plusieurs entretiennent la perception que la technologie multiplie les possibilités de communication tout en appauvrissant leur qualité. Donc, nos jeunes communiquent plus en termes quantitatifs, mais moins en terme qualitatif.   Cela dit, le raisonnement de sophiste s’impose de soi alors que plusieurs s’inscrivent en faux contre la tendance de l’intégration des TIC dans la pédagogie. Après tout, même dans Silicon Valley, certains collèges privés ont choisi de bannir les appareils électroniques de leur milieu ! Pourtant, ils sont tombés dedans lorsqu’ils étaient petits !

Les rapports humains, ça s’apprend par les humains. C’est le travail des parents et du milieu scolaire d’apprendre aux enfants comment interagir socialement. Qu’on les interdise ou non, les médias sociaux sont là pour rester; on ne fait que retarder le moment où les jeunes y gouteront. Finalement, ces médias, jumelés à la portabilité d’internet auront permis de grands moments dans l’histoire de l’humanité, entre autres lors du fameux printemps arabe alors que Facebook et Twitter ont servi de catalyseurs face à l’oppression d’un régime politique autocratique. À plus petite échelle, ils peuvent certainement être utiles au monde de l’éducation de différentes façons.

La peur de l’échec

Finalement, plusieurs enseignants craignent l’intégration des TIC à leur pédagogie, car leurs élèves en connaissent plus qu’eux à ce niveau. Cela est effectivement plausible. Cependant, un fait demeure : les élèves sont possiblement plus compétents que leurs enseignants pour utiliser les médias sociaux, les iPad ou l’internet en général, mais ils ne connaissent absolument rien en pédagogie ou en didactique. En ce début de 21e siècle, avec l’avènement des TIC, les enseignants ont perdu le monopole de la connaissance, plusieurs ont également manqué le bateau de la technologie. Toutefois, ils demeurent les seuls spécialistes de la didactique et de la pédagogie.

Développer de nouvelles stratégies d’enseignement implique une expérimentation qui force l’enseignant expérimenté à sortir de sa zone de confort pour explorer de nouvelles avenues. Contrairement à ce qu’il croit, il ne fait pas face à des possibilités d’échec. Bien au contraire. L’échec le plus lamentable pour un enseignant serait de demeurer obstinément immobile devant les perspectives offertes par les TIC en éducation. Nonobstant cela, un enseignant qui accepte de prendre des risques calculés et qui sait sortir de sa zone de confort est cela qui inspirera l’élève à reproduire ce comportement à son tour. Bref, le professionnel prêche par l’exemple et non plus seulement par ses envolées lyriques. C’est par la peur de l’échec que l’on réalise les plus grands accomplissements.

L’écoeurement, l’essoufflement…

Le problème lorsque l’on traite du changement en milieu scolaire, est le ras-le-bol de l’omniprésence du changement lié au Renouveau pédagogique qui s’est enfin étendu du primaire jusqu’au secondaire : nouveaux programmes, épreuves prototypes, bulletin unique, etc. Tous des changements qui ont été perçus négativement par les plusieurs enseignants, syndicats, cadres scolaires, etc., et dont l’apparence d’improvisation et de tâtonnement ont eu pour effet d’exaspérer bon nombre d’intervenants scolaires, pour ainsi les rendre plus sensibles et appréhensifs au changement. Ces derniers tentent d’assimiler leurs nouveaux points de repère et déjà, un autre besoin se fait sentir, celui-là très aigu et à la base de tous les autres. Il s’agit désormais de modifier et d’actualiser les pratiques pédagogiques et d’intégrer les TIC.  Il n’est donc plus vraiment question de changements à la structure du système éducatif, mais plutôt, d’une remise en question de la manière d’enseigner et de mettre en place de nouvelles stratégies gagnantes différenciées permettant de rejoindre tous les élèves de la classe, aussi différents soient-ils les uns des autres.

Ainsi, le changement en éducation est devenu un irritant majeur alors qu’il devrait être une norme admise. Ces situations répétées dans un court laps de temps auront fini par amenuiser la capacité d’adaptation des enseignants. Elles auront également fini par créer un sentiment d’insécurité tenace chez ces derniers. Le monde n’est incertain que pour ceux qui ont besoin de certitudes; pour les autres, il n’est que le monde de toujours avec les risques et les chances de ses hasards[2].

Les enseignants se sentent donc bousculés dans ce monde de changement qui, faut-on le rappeler, est appelé à redéfinir le monde de l’enseignement et, par ricochet, la fonction enseignante.

Voilà donc les principaux obstacles au changement identifiables dans l’intégration des TIC à la pédagogie. Évidemment, il y a fort à parier qu’il y en a plusieurs autres.



[1] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume. Site téléaccessible à l’adresse http://www.forum-events.com/amphi/synthese-herve-serieyx-76-33.html. Consulté le 25 juin 2013.

[2] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume, Pearson Éducation, Paris, 2003, p. 5.