Peut-on sincèrement parler de persévérance scolaire ?

Décrochage

Infographie : http://www.perseverancescolaire.com

Ce sont les journées de la persévérance scolaire au Québec. Ces journées suivent la semaine des enseignants. Est-ce une coïncidence ou un clin d’oeil à la profession enseignante ? Peu importe.

C’est en lisant Le Devoir ce matin que j’ai pu apprendre que trois décrocheurs partiront en croisade auprès des jeunes d’âge scolaire pour les inciter à persévérer sur les bancs d’école. C’est une belle histoire, pleine d’altérité. Quel éducateur ne serait pas ému par cet acte de bravoure issu du J’ai fait une grave erreur et je ne veux pas que d’autres la répètent. Malheureusement, trop de jeunes ont des parcours sinueux et sont confrontés à des problèmes d’adultes alors qu’ils ne sont toujours que des adolescents. Triste constat de la société actuelle où les enfants ont des responsabilités d’adultes dans des familles, trop souvent dysfonctionnelles.

Donc, une fois par année, on part en croisade pour faire la promotion de la persévérance scolaire. On ne peut pas être contre la vertu. Cependant, au-delà de ces beaux mots et des ces quelques actions ici et là, prenons-nous le temps de nous questionner sincèrement ? Contribuons-nous au décrochage scolaire ? Comment ? Prenons-nous le temps de s’accorder ce petit répit pour faire sa propre analyse de pratique professionnelle ?

L’apprentissage serait favorisé par le plaisir que l’on éprouve à mener une tâche. Il faut cesser de considérer l’apprentissage par un simple processus cognitif. Nous le savons, la sphère émotive est omniprésente chez les jeunes d’âge secondaire. En faire abstraction dans notre intervention éducative quotidienne est une grave erreur. La motivation et l’engagement sont des éléments incontournables pour façonner l’apprentissage. Une pléthore de recherches existe à ce sujet et la formation des maîtres témoigne bien de cette importance lorsqu’il est question de signifiance : le pourquoi de l’apprentissage. C’est un peu comme si l’enseignant devenait un vendeur en ventant l’importance de réaliser une tâche donnée et d’en intégrer les fondements pédagogiques.

Tous connaissent les concepts de motivation extrinsèque et celui de motivation intrinsèque. Autrement dit, celle qui provient de l’environnement, donc des stimuli extérieurs et celle qui provient de l’individu, de son for intérieur, avec tout son schème de perceptions et de conceptions. S’il est relativement facile pour le milieu de modifier les conditions externes à l’élève pour espérer allumer son intérêt à apprendre, il en est tout autre en ce qui concerne sa perception de l’apprentissage à réaliser. Néanmoins, il existe une panoplie de stratégies de pédagogie active dont les effets auront comme prétention rendre l’élève actif dans ses apprentissages. Un élève actif en est souvent un qui s’engage et qui intègre une tâche donnée. Il la vit, il la fait sienne. Il y tient, il est motivé.

Les apprentissages solides sont ancrés dans l’action. L’élève y dégage un niveau d’investissement où il édifie son estime personnelle à réaliser une tâche au lieu de témoigner de la compétence d’un enseignant à y parvenir. Lorsqu’un système d’éducation est davantage basé sur les conventions et les traditions plutôt que sur le plaisir d’apprendre et sur la nécessité d’innover, il va de soi que les élèves, eux, se présentent en classe par obligation, et non par intérêt.

Bref, un élève doit être acteur et non spectateur de son propre cheminement. À cet égard, Montaigne citait, à juste titre :

(…) un enfant de maison, qui recherche les lettres,non pour le gain (…) ni tant pour les commodités externes, que pour les siennes propres et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en réussir habile homme, qu’homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur, qui eût plutôt la tête bien faite, que bien pleine : et qu’on y requît tous les deux mais plus les mœurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir ; et notre charge n’est que de redire ce qu’on nous a dit.

Pour en revenir aux journées de la persévérance scolaire, l’initiative est louable quoique… hypocrite. On incite à nos élèves à persister dans un système d’éducation qui est rigide et qui refuse de se moderniser. Ils persévèrent dans un milieu qui ne leur ressemble pas et qui ne fait pas le nécessaire pour leur ressembler en profondeur. Vous connaissez d’autres entreprises qui se refusent de se modeler aux besoins de leur clientèle et qui survivent aussi longtemps ? À quoi bon souligner une semaine dans l’année scolaire alors que le reste du temps, le monde de l’éducation refuse obstinément de se mettre au diapason de la réalité des élèves ? Que fait-on concrètement et de façon durable pour favoriser la persévérance scolaire ? Quand cesserons-nous de considérer le décrochage scolaire comme un phénomène externe plutôt que le résultat de nos échecs en tant que système scolaire ?

En somme, à ce siècle, plus que jamais, l’école n’est plus le lieu consacré qui détient le monopole des conditions liées à l’apprentissage. Cette école québécoise est en compétition avec son entourage qui sait fréquemment comment stimuler la créativité et la curiosité de nos élèves. Grâce aux TIC, ces derniers peuvent accéder à tout un éventail de connaissances qu’ils détiennent au creux de leur poche, via leur téléphone intelligent. École et apprentissage ne sont donc plus intimement indissociables.

Il n’est pas trop tard pour s’inscrire dans la modernité et prendre le virage nécessaire au lieu de se lamenter sur les effets néfastes du décrochage scolaire dans notre société. Ainsi, on célèbrerait nos succès de persévérance au lieu de brandir l’épouvantail socio-économique à nos jeunes pour les convaincre de demeurer sur les bancs d’école. La peur et la contrainte n’ont jamais donné de bons résultats dans le monde de l’éducation. Les statistiques sur le décrochage sont là pour nous le rappeler cruellement.

 

 

Le diplôme d’études secondaires est toujours bien vivant !

 

Ce qui est trop clair, n’est pas intéressant (Soljénitsyne).

Vous avez certainement lu le texte de monsieur Stéphane Lévesque, lequel a été publié dans La Presse hier. Du moins, sur les réseaux sociaux, il se retrouve sur tous les fils d’actualité des enseignants. Certains, soulagés qu’un brave de la profession ose enfin prendre la parole, n’ont même pas pris la peine de vérifier les allégations. Cet article a pour but de rectifier certaines affirmations véhiculées par l’auteur.

Comme ce dernier le cite lui-même dès la première ligne de son texte, après avoir alarmé le lecteur, ce n’est pas la vraie fin du DES. Ne soyez pas inquiet. Cependant, dans un monde où l’immédiateté règne, le surfeur-de-titre-qui-tire-des-conclusions-hâtives a partagé cet article démagogique, truffé d’informations fallacieuses via les réseaux sociaux. Autrement dit, la mission de l’auteur a été atteinte : sonner l’alarme et rallier plusieurs collègues ou néophytes du monde de l’éducation à sa théorie du complot et émouvoir quelques nostalgiques du bon vieux temps et du c’était tellement mieux avant la Réforme.

Selon l’article 2 du Régime pédagogique de l’éducation préscolaire, de l’enseignement primaire et de l’enseignement secondaire, les services d’enseignement secondaire ont pour but de poursuivre le développement intégral de l’élève, de favoriser son insertion sociale et de faciliter son orientation personnelle et professionnelle. Ils complètent et consolident la formation de base de l’élève en vue d’obtenir un diplôme d’études secondaires ou une autre qualification et, le cas échéant, de poursuivre des études supérieures. Comme vous pouvez le lire, en date du 1er janvier 2014, le Diplôme d’études secondaire est toujours la finalité des études d’ordre secondaire.

Le changement de cap, de vision, de philosophie que l’auteur suppose a déjà été amorcé il y a au moins une décennie. À moins que la tête de ce dernier vienne d’émerger hors du sable. Si tel est le cas, cela explique le ton alarmiste de son article. Peu importe la raison qui a motivé la rédaction de cet article, voici quelques rectifications afin de démystifier certains faits qui ont été tronqués .

Première rectification : le redoublement

Il est faux de prétendre qu’un élève qui échoue tous ses cours en première secondaire est automatiquement promu en deuxième secondaire. Il est cependant vrai que les apprentissages dans les cours s’échelonnent les deux années du premier cycle. Il n’est plus question d’avoir une vision annuelle, mais bien une de cycle, échelonnée sur deux ans. Néanmoins, en cours de route, si le milieu scolaire constate que l’élève progresse avec d’importantes difficultés, et ce, malgré les mesures d’aide apportées et un suivi parental serré, il y a possibilité de recommander le redoublement de l’élève en question. C’est à l’équipe-école de monter un dossier en ce sens.

Lorsque je lis que l’auteur, qui  est enseignant, n’évalue vraiment qu’à la fin du premier cycle, j’espère sincèrement qu’il n’enseigne pas en première secondaire, car je me questionne vraiment sur sa compétence de pédagogue et sur sa réelle compréhension du Programme de formation de l’école québécoise.

Seconde rectification : le nivellement vers le bas

Est-ce aussi clairement que l’auteur le prétend, que le niveau de performance minimal exigé a été abaissé ? La question du nombre d’unités requises pour passer du premier au deuxième cycle appartient à l’autorité locale, donc à la commission scolaire. L’article 28 du Régime pédagogique est très clair à ce sujet : la décision du passage d’un élève d’un cycle à l’autre s’appuie sur son dernier bulletin de la dernière année scolaire et sur les règles de passage établies par l’école ou par la commission scolaire, selon leurs responsabilités respectives.

Une chose est certaine, ces règles locales sont fixées selon la réalité socioéconomique du milieu dans lequel l’élève évolue. Vous avez déjà entendu de la mission d’égalité des chances en éducation ? De la démocratisation de l’accessibilité à l’éducation ? Les écoles ou commissions scolaires ont cette latitude. Il ne faudrait pas se plaindre d’avoir plus d’autonomie !

Finalement, Monsieur Lévesque estime que l’on a décidé de sacrifier la qualité pour la quantité. C’est faux. On évalue différemment la qualité. Les schèmes de référence ont changé et on se base sur d’autres critères pour déterminer la qualité de nos élèves.

Troisième rectification : les élèves à besoins particuliers

En parlant d’égalité des chances, les élèves à besoins particuliers sont intégrés dans les classes régulières depuis belle lurette. Cela modifie clairement le travail quotidien de l’enseignant et crée une certaine gymnastique organisationnelle pour tous, y compris les élèves eux-mêmes ! Malheureusement, certains enseignants rêvent toujours de pouvoir enseigner à une classe homogène alors que la réalité actuelle nous impose d’enseigner à des élèves. Cela implique qu’il faut faire preuve de flexibilité pédagogique. Vous avez déjà entendu parler de différenciation pédagogique ? D’ailleurs, comme le prescrit la septième compétence du référentiel des compétences professionnelles des enseignants, ce dernier doit savoir adapter ses interventions aux besoins et aux caractéristiques des élèves présentant des difficultés d’apprentissage, d’adaptation ou un handicap.

Quatrième rectification : les connaissances…

L’approche par compétences, vous connaissez ? Lorsqu’un enseignant clame haut et fort que l’on diplômera des élèves qui connaitront moins de choses, qui auront compris moins de notions (…), je ne peux que m’interroger sur le niveau de compréhension que cet enseignant a de ses propres outils de travail. Le Programme de formation est basé prioritairement sur le niveau de maîtrise des compétences et non celui des connaissances. Malheureusement, force est d’admettre que certains enseignants ont manqué ce virage et que leur pratique professionnelle s’inscrit dans des temps révolus.

Intervention publique déplacée

Il est évident que des enseignants comprennent toujours mal les fondements du Renouveau pédagogique, et ce, même s’il est en vigueur au secondaire depuis quelques années. C’est une situation normale dans les circonstances. Possiblement n’ont-ils pas eu accès à une formation continue en ce sens ? Ce qui est plus inquiétant, c’est de voir que certains de ceux-là affichent publiquement leur incompréhension et leur ignorance dans les médias avides d’histoires alarmistes pour mousser le cynisme social qui anime malheureusement les conversations axées autour du monde de l’éducation. Autrement dit, l’intervention de l’enseignant en question, dans La Presse, n’a absolument rien de positif pour la profession ni pour le monde de l’éducation.

En constatant que l’auteur publie sa vision des choses, laquelle est basée sur une compréhension d’une réunion de 40 minutes qu’il a eue avec ses collègues, nous en concluons que ce qui est véhiculé dans l’article de La Presse est fallacieux et démagogique. Bien que nous n’ayons pas assisté à cette fameuse réunion, que nous ne sachions pas de quelle école ou commission scolaire il s’agit, nous nous permettons cependant d’en venir à une conclusion : il y a les événements, il y a la perception que l’on s’en fait et il y a ce que l’on veut bien comprendre.

Crédit artistique : Andrée-Anne Laberge, artiste-peintre : http://www.andreeannelaberge.com

Quand le cordon ombilical s’étire jusqu’à l’école…

 Avez-vous déjà été accusé ou blâmé par, un parent, de brimer l’estime personnelle de son enfant ? Peut-être êtes-vous trop sévère ? Intransigeant ? Inflexible ?

L’estime personnelle de l’élève

De nos jours, les parents agissent souvent dans le milieu scolaire en accusant les intervenants scolaires qui interagissent avec celui-ci, comme quoi leur intervention menace l’estime personnelle de leur enfant. À écouter parler ces parents, tout porte à croire que l’estime de soi est une petite porcelaine que porte l’enfant quotidiennement entre ses mains et les chocs malencontreusement subis en milieu scolaire sont une menace à son intégrité. Pourtant, le développement de l’estime de soi de l’enfant est l’affaire de toute une vie. Il est évident qu’à l’adolescence, ce soit un élément fragile du développement personnel de l’élève. Cependant, il ne faut pas négliger que l’école est une première véritable microsociété dans laquelle il est plongé et que cette estime sera façonnée tout au courant de son parcours scolaire. Et elle le sera au gré de moments facilitants, mais aussi, elle sera fabriquée grâce à des moments plus difficiles. Notez que le mot grâce est bel et bien approprié : les obstacles sont bel et bien souhaités en milieu scolaire et ils ne sont pas pour autant des entraves au développement de l’estime personnelle de l’enfant.

Est-il nécessaire de rappeler que l’estime de soi est un acquis qui se développe de façon complexe dans divers milieux à la fois ? Effectivement, il se développe autant en famille qu’à l’école en passant par les sports et le réseau social ou amical. Il ne s’agit pas d’un élément inné à l’enfant. Bien au contraire, car il est le résultat d’une multitude de facteurs extérieurs et intérieurs à l’enfant.

Aplanir le parcours de l’enfant ?

Trop souvent, le parent estime qu’en aplanissant le parcours de l’élève et en purgeant le cheminement scolaire de l’enfant des défis qu’il risque de rencontrer, on évite les écueils qui pourraient abimer la sacrosainte estime personnelle de leur protégé. En réalité, c’est tout le contraire qui risque de se produire. Un élève qui se bute à des obstacles dans son parcours scolaire développe des aptitudes de résilience et développe des outils qui lui seront utiles durant toute son existence. De plus, une saine confiance en ses moyens s’établit petit à petit. L’élève prend conscience de ses forces, de ses faiblesses. Pour ce faire, il peut compter sur l’aide de ses enseignants et de tous les intervenants en milieu scolaire qui sont à sa disposition.

Si l’élève ne confronte pas ses propres limites et qu’il n’apprend pas à développer des outils pour faire face à ces obstacles, il ne fait que reporter ces situations qu’il affrontera éventuellement dans la vie adulte, sur le marché du travail, toujours sans les outils qu’il n’aura toujours pas pris la peine d’acquérir étant jeune. Cet adulte sera malheureusement dépourvu de persévérance et sera en proie plus facilement à l’abandon face aux défis qui se dresseront devant lui. Il aura de graves difficultés à relever des défis professionnels et personnels.

Le prolongement du cordon ombilical

La relation entre le milieu scolaire et le milieu familial en est une de complémentarité. Le premier complète l’œuvre éducative familiale. C’est en ce sens que le parent doit être un allié au cadre scolaire et tous doivent travailler dans le même sens pour assurer rigueur, cohérence et cohésion entre les deux milieux de référence pour les jeunes. Il n’y a aucun lieu de s’y opposer au nom de la préservation de l’estime personnelle de son enfant. L’école travaille en parallèle à la dynamique familiale et, tout comme le parent, elle vise ce qu’il y a de mieux pour ses protégés.

Cependant, le milieu scolaire est souverain de celui des parents. Étant donné que le premier est une grande famille qui dépasse parfois 2000 enfants, il doit y avoir des règles propres à celui d’un milieu public peuplé de mineurs. Si, sur le fond, tous s’entendent sur la pertinence de ces règles de vie, il n’en demeure pas moins que le discours change souvent lorsque ces règles ont des conséquences négatives directes sur son propre enfant. Et c’est à partir de ce moment, lorsque le parent choisit de plus en plus ouvertement le camp de son enfant en s’opposant à une décision de l’école que les problèmes surviennent. Les critiques souvent virulentes d’un parent à l’endroit d’un enseignant ou d’un membre de la direction ont tendance à favoriser la reproduction du même comportement chez l’élève en plus de confirmer ce dernier dans une situation d’invulnérabilité face au support de son propre parent, et ce, même si l’enfant a tort et qu’il a commis une erreur.

Le problème, bien souvent, est le lien affectif du parent envers son enfant, que nous pouvons représenter comme étant le prolongement du cordon ombilical. Certains parents sont toujours ainsi branchés sur leur enfant et ces derniers doivent prendre un certain recul pour laisser l’élève affronter ses difficultés par lui-même. Il est clair que le rôle parental doit être celui d’accompagnateur et non celui de facilitateur.

La théorie du complot : vous n’aimez pas mon enfant

L’implication des parents dans la vie scolaire de son enfant est évidemment souhaitable.

Les raisons de son implication sont d’autant plus importantes. Le fait-il par souci du travail d’équipe, au bénéfice de son enfant ou par surveillance de ce qui se fait à l’école en s’affichant comme gardien de l’estime personnelle de son enfant ?

Malheureusement, l’équilibre de l’implication parentale dans la vie scolaire est difficile à atteindre puisque, pour ceux qui tendent à trop s’investir, la notion de confiance revêt une importance capitale alors que le parent doit comprendre que les enseignants visent le bien-être de leurs élèves en y parvenant d’une autre façon. Ils sont objectifs puisque non liés par les sentiments parentaux dans l’exercice de leur fonction. Finalement, les parents doivent respecter la souveraineté professionnelle des intervenants scolaires au lieu de s’afficher comme experts de l’école, car eux aussi ils y ont déjà séjourné.

Ce manque de confiance, jumelé à un manque de respect de l’autonomie professionnelle des intervenants, le tout conjugué à une évidente émotivité lorsqu’il est question de leur enfant, donne naissance au phénomène des parents-rois. Cette attitude impérialiste permet à ce parent de tendre à prolonger les limites de son royaume au monde scolaire. Le principe est que ce dernier s’attend à ce que le monde scolaire soit géré comme le fait ce parent dans sa famille. Et ces attentes expliquent en partie l’attitude princière de leur enfant.

Les conflits qui s’en suivent donnent souvent lieu à des aberrations qui nous démontrent bien que ces parents et ces élèves s’attendent à ce que le monde scolaire oscille autour de leurs propres besoins. Et lorsque ce n’est pas le cas, les intervenants scolaires sont à l’origine des pires brimades présumées. Les vous n’aimez pas mon enfant sont de ces arguments employés sont souvent aberrants tout en étant pathétiquement amusants.

L’antidote à cette situation est la valorisation de la profession enseignante et du monde scolaire. Bien peu de patients contestent leur médecin et encore plus rares sont les passagers qui critiquent le pilote de leur avion en plein vol. L’œuvre éducative, pilotée par les enseignants et l’équipe-école, travaille quotidiennement à produire des résultats qui seront visibles à très long terme et qui vont définitivement bien au-delà des simples résultats scolaires. Il faut donc changer notre vision de l’éducation puisque le monde scolaire participe activement à la fabrication de citoyens en devenir et cette contribution doit être reconnue socialement. Et cette reconnaissance commence avec un certain respect de l’autonomie du monde scolaire.

Crédit artistique : « Candide » d’Andrée-Anne Laberge, artiste-peintre : http://www.andreeannelaberge.com

Le deuil chez les enseignants via le modèle Kübler-Ross

Elizabeth Kübler-Ross est une psychiatre et psychologue helvético-américaine qui a travaillé auprès de patients à l’article de la mort. Cette dernière s’est intéressée à la façon dont les individus gèrent l’annonce de leur mort imminente et elle a ainsi développé une série de stades que ces derniers traversent. La pertinence des travaux de Kübler-Ross (1985)[1] s’intègre à la gestion du changement en milieu institutionnel, car l’annonce d’une mort prochaine est considérée comme étant le changement ultime[2].  En fait, cette théorie a été reprise dans une panoplie de champs d’étude humains, entre autres en coaching et en analyse managériale.

Le processus de gestion du changement par un individu, peu importe la circonstance, suit une séquence prévisible, mais qui se manifeste de différentes façons. Voici ce qui est aussi appelé les cinq étapes du deuil :

  • La négation  (choc initial);
  • La colère et la peur ;
  • Le marchandage ;
  • Le lâcher-prise ;
  • Le dépassement.

Car un deuil est bel et bien présent et il peut être paralysant, causant, dans une certaine mesure, un immobilisme en éducation? Ces endeuillés, comme l’explique Jacques Cool, blogueur bien connu dans le monde de l’éducation canadien-français, refusent d’accepter que l’éducation ne peut plus être ce qu’elle était.

 

Mais à travers ces analyses, questionnements, préoccupations, réactions émotives, etc., une chose demeure. La complainte de cette périlleuse incertitude créée par un temps de tourmente en exaspère plusieurs aujourd’hui, mais ce même moment les fera bien rire dans quelques mois ou quelques années et souvent, ces derniers relativiseront l’ampleur du changement en soulignant d’eux-mêmes que leur réaction était disproportionnée face à la modification apportée à l’organisation de leur travail.

La coévolution

En conclusion, les individus au sein d’une institution doivent apprendre à développer une attitude réflexive sur leur réaction face au changement afin de demeurer dans une perception objective de la situation en évacuant l’aspect émotif de ces réactions aux situations de changement. Bien évidemment, il s’agit ici d’un long apprentissage chez les humains qui n’arrivera jamais à terme. Mais néanmoins, cette attitude réflexive permettra le développement d’une perspective de détachement métacognitif.  Il en va de la survie de l’humain en pleine évolution.

Or, parallèlement à cette évolution humaine, il ne faut pas négliger l’aspect évolutif de l’institution elle-même qui doit faire le même exercice réflexif que ses employés. Elle doit voir à sa démarche stratégique et à son mode de communication avec les membres de son organisation. C’est le principe de l’organisation apprenante qui se place en situation de coévolution[3]. Ainsi, dans le but de coévoluer, cette organisation oriente sa démarche de changement en tenant compte, non seulement des enjeux qui justifient ses nouvelles orientations, mais aussi :

  • Des acteurs variés : parents, élèves, enseignants, personnel de soutien, cadres, etc.;
  • De son environnement immédiat et des défis régionaux;
  • De la création de conditions récursives de génération d’idées et expériences novatrices;
  • De la nécessité de susciter des conditions optimales d’apprentissage de toute sorte pour ses acteurs.

Il y a donc une urgence inéluctable de favoriser les contradictions fécondes, au sens où il y a lieu de distinguer et conjuguer au lieu de séparer et d’exclure [pour ainsi] reconnaitre que tout mouvement, tout progrès et combinaison incessante de contradictions d’ordre et de désordre, de rigueur et de chaleur, de cerveau gauche et de cerveau droit[4]. Ces contradictions nous font évoluer par la richesse de leur contenu et elles nous permettent d’obtenir une meilleure compréhension d’une situation grâce à sa valeur ajoutée.



[1] Kübler-Ross, E., La mort, dernière étape de la croissance, Éditions du Rocher, Parsi, 1985, p. 239.

[2] Maletto, M. La gestion du changement, Éditions Saint-Martin, Anjou, 2009, p. 35.

[3] Sérieyx, Boussoles pour temps de brume, Pearson Éducation, Paris, 2003,  p. 122-129.

[4] Ibid., p. 123.

Lettre ouverte à un enseignant-technophile

J’ai l’habitude de bloguer en utilisant un style de rédaction surtout axé sur l’essai ou le texte argumentatif. J’essaie d’être objectif, dans la majorité des cas, même si mes opinions reflètent indubitablement mes propres valeurs. Cette fois-ci, je me permets de m’adresser au lecteur de façon plus personnelle, en délaissant le vous de politesse pour employer un je, introspectif et, totalement assumé. Je me permets d’être plus direct et incisif.

Mon texte qui a été publié dans Le Devoir du 9 janvier dernier aura permis de créer un petit débat d’idées à même le site web où il a été publié : Pour ou contre l’intégration des iPad à la pédagogie ? D’ailleurs, Le Devoir a publié aujourd’hui un texte qui réfute mon argumentaire. Je vous invite à le lire et à le commenter directement sur le site du Devoir. En lisant les commentaires, qui jouxtent mon texte, cela nous permet de mettre en relief les résistances qui, de facto, corroborent directement mon argumentaire. Nous pouvons y lire des critiques essentiellement fondées sur :

  • La gloire du classicisme ou la peur d’avoir peur

Si j’étais parieur, j’aurais gagé que la première critique proviendrait d’intellos nostalgiques qui font l’apologie des grands penseurs qui ont marqué notre culture. Le raisonnement sophiste du c’était bien mieux avant ou surtout le on le faisait comme ça avant et ça fonctionnait. Pourquoi changer? plombe les perspectives éducationnelles qui permettent au monde de l’éducation, non seulement de s’adapter à la société dans lequel il évolue, mais aussi agir en tant que leader au sein de cette même société. Bien qu’il ne faille pas pour autant renier nos racines et les fondements de notre culture occidentale, il n’en demeure pas moins que ces grands penseurs étaient ancrés eux aussi dans leur société de l’époque avec les moyens dont ils disposaient. Et si Socrate avait inventé internet, peut-être leur discours aurait été différent ?

Cette nostalgie est si forte chez certains qu’elle dénigre l’avènement des technologies. Un peu comme si elles nous empêchent de penser ou de développer notre esprit critique et surtout, d’éduquer nos élèves à en faire un bon usage. Tout ce qui se faisait avant était mieux, forcément…

Ce qui est certainement d’autant plus frustrant, c’est qu’il semble qu’il y ait nécessité d’opposer les nouvelles stratégies pédagogies aux anciennes alors qu’en réalité, on ne vise qu’une intégration des TIC aux approches existantes et non une annihilation de ce qui se fait depuis des lunes !

  • L’éphémérité de la technologie ou l’art de pelleter vers l’avant

Il est juste de prétendre que la technologie actuelle est éphémère. Le problème, qui n’en est pas tout à fait un, c’est qu’elle évolue rapidement. C’est en fait une caractéristique d’une société en plein essor. Face à ce constat, que devons-nous faire ? Il y a deux possibilités :

  1. Attendre que toutes ces innovations technologiques ralentissent ou cessent. Ainsi, nous pourrons faire un choix sûr parmi ce qui est sur le marché.
  2. Faire un choix parmi ce qui est disponible et l’assumer. Ce choix se fait en consultation avec les enseignants et les activités de réseautage avec les autres écoles font que le partage des hauts et des bas des choix qui ont été faits par des partenaires ou des compétiteurs permettent à une institution d’éviter les écueils.

Il est évident que le premier choix est impossible. Dans un premier temps, les innovations technologies se succèdent à un rythme effarant et c’est tant mieux ! Ensuite, permettre aux enseignants de travailler avec une technologie qui n’existe pas encore ou qui n’est pas à point, permet à leurs élèves de développer un certain confort dans ce qui les attend sur le marché du travail, où ils seront constamment appelés à utiliser de nouvelles technologies, dans des emplois qui, bien souvent, n’existent toujours pas.

Le tout, bien évidemment, au lieu de reporter à plus tard le besoin de faire des choix technologiques en laissant cette prérogative à nos successeurs, ce qui, par la même occasion, expose au grand jour le manque de leadership de plusieurs enseignants ou cadres scolaires actuels. Et, cette situation sous-entend implicitement et étrangement que les successeurs de ces derniers seront aptes à prendre les décisions qui s’imposent.

Enfin, il est clair que plusieurs technologies ne sont pas à la pointe des attentes du milieu scolaire à l’heure actuelle. C’est pour cette raison que nous avons besoin de faire preuve de patience et d’accommodement pour contribuer à rendre le tout plus fonctionnel. Les enseignants sont des spécialistes de la pédagogie. Avec une bonne dose de créativité, ils sauront rendre ces technologies pertinentes et utiles pour leurs élèves afin de varier leurs approches pédagogiques.

  • L’invasion du milieu éducatif par le milieu corporatif ou le désir de laver plus blanc que blanc

Certains commentateurs appréciant particulièrement la critique sans rien apporter de différent ou pertinent au débat s’inquiètent de l’omniprésence de l’image de marque dans nos écoles. Je comprends bien que le iPad est une marque de commerce, mais comme Frigidaire, Frisbee, Kleenex et j’en passe, ils sont devenus des noms propres de fréquente utilité. Possiblement qu’on y réfère trop. Et alors ? Est-ce le plus grand enjeu dans le monde de l’éducation actuellement ? Est-ce que cela diminuera le décrochage scolaire ? Augmentera la mobilisation étudiante et professorale ? Est-ce que cela améliorera le financement de nos écoles ? Je ne crois pas.

Ce désir de laver plus blanc que blanc ou de se fermer à des ouvertures de développement professionnel sur la simple et unique base qu’on refuse de laisser une marque faire son entrée au sein de notre vie scolaire m’exaspère. Je trouve ce débat stérile, car par le désir de certains de protéger les élèves de toutes ces méchantes multinationales qui veulent l’âme de nos jeunes en les fidélisant dès la maternelle n’est pas fondé. Si vous aviez une idée géniale en développant un produit et que son nom de commerce devenait une sommité dans le domaine de l’éducation, vous seriez certainement fier de votre accomplissement et de cette reconnaissance. Lorsque l’on parle d’Epson, d’Apple, d’IBM, de Dell, de Didacti ou de Moodle, faut-il nécessairement en censurer l’appellation pour préserver l’innocence de nos petits ? Pourtant, personne ne s’insurge de l’utilisation des crayons Sharpie, Bic ou Papermate ! Et que dire des Cahiers Canada. Nous lancerons-nous dans un débat sur l’impérialisme canadien ?

On s’inquiète de nos élèves et de leurs parents qui sont rapides sur le recours à la théorie du complot pour expliquer un bon nombre de situations scolaires. Est-ce nécessaire que nos enseignants adoptent la même attitude et qu’ils voient un complot nécessairement capitaliste ?

L’éducation est certainement un des  derniers domaines qui résiste à intégrer les TIC. Pourtant, il devrait y faire figure de leader et ouvrir la voie aux autres domaines. La technologie est bien accueillie dans la majorité des sphères de la société. Sur la scène judiciaire, les progrès du domaine médicolégal a complètement révolutionné la pratique professionnelle des avocats, des policiers et des juges. En médecine, vous n’accepteriez pas que votre médecin vous propose une lobotomie comme remède à vos migraines aiguës. Dans le domaine de l’automobile, les nouveaux moteurs plus performants et moins énergivores suscitent votre envie. Mais en éducation, tout cela nous effraie ! Paradoxe : c’est un peu comme si nous étions conscients que des perspectives illimitées que nous offrent nos nouveaux outils, mais que l’on s’entête à continuer d’utiliser des moyens qui ont été élaborés il y a des décennies, des centenaires et même, dans certains cas, des millénaires.

Enseignants-technophiles de tous les pays, unissez-vous !

Tout cela qui me permet de conclure que, par mon expérience et mes observations, que l’espace pédagogique est occupé davantage par les enseignants réfractaires au changement plutôt que par ceux qui le soutiennent. Ces derniers sont principalement à l’œuvre sur différents forums virtuels ou dans des colloques ou congrès où leur clientèle est déjà acquise. Ce que je suggère est de poursuivre ce réseautage, mais surtout, se lancer sur des tribunes où les enseignants réfractaires se cantonnent ! Il faut contaminer positivement ces professionnels et agir en tant qu’effet multiplicateur.

Bref, pour paraphraser Marx, enseignants-technophiles de tous les pays, unissez-vous ! pour ainsi convaincre vos collègues du bien-fondé de votre démarche professionnelle !

Changer de paradigme en éducation

Photo : http://www.reussir-loi-attraction.com/wp-content/uploads/2013/05/2012-nouveau-paradigme.jpg

Les TED Talks sont des sources inépuisables d’idées, particulièrement dans le domaine de l’éducation. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance virtuelle de Will Richardson, un auteur et blogueur reconnu dans le monde de l’éducation américain.

Il part d’un postulat que plusieurs d’entre nous partagent, alors qu’il affirme que le monde de l’éducation est actuellement à la croisée des chemins et en pleine mutation. Il y va que quelques affirmations très intéressantes. Je vous en fais un rapport où j’y ajoute de mes impressions, le tout mélangé à la sauce « tempête d’idées ».

Le clivage

Nous partons d’un monde de rareté (pour ne pas dire de pauvreté), en terme de ressources didactiques et pédagogiques, pour évoluer au milieu d’un monde d’abondance (pour ne pas dire de surabondance). À l’heure actuelle, les enseignants peuvent de fier à un puits sans fond de la genèse de la connaissance humaine depuis le début des temps. Simultanément, leurs élèves accèdent également à cette manne, grâce à une évidente démocratisation des savoirs. Les enseignants se sont habitués à cette rareté. Cependant, les élèves ont été élevés dans cette abondance. Il en résulte une brèche opposant deux visions :

  1. Les habitudes pédagogiques des enseignants et les attentes de leurs élèves sont asynchrones. Ces derniers veulent avoir accès immédiatement et directement à l’information. L’école fait l’éloge de la lenteur et leur impose un certain ralenti principalement explicable par le décalage du milieu scolaire entier face aux changements technologiques animant la société.
  2. L’élève a accès à la somme des connaissances de l’humanité au bout de ses doigts ou dans ses poches alors que son enseignant et son manuel scolaire proposent un modèle de limitation des connaissances. C’est le modèle humain qui affronte le modèle internet, une « machine » qui est formée des savoirs des tous les humains.

C’est, en fait, des générations de jeunes plongés dans l’accessibilité et qui veulent être formés pour les défis des prochaines décennies qui s’opposent à des générations d’enseignants formés par un modèle scolaire datant, principalement, du Rapport Parent des années 60.

Le paradigme perdu

Le mode de l’éducation occident en est un qui lutte pour sa survie de son modèle. Lorsqu’il y a des dysfonctions, on s’évertue à réparer le modèle. On le rénove ou on le bonifie au lieu de simplement le changer en adoptant un nouveau paradigme. Voici trois réalités qui doivent permettre au monde de l’éducation de changer de paradigme :

  1. L’information est ubiquiste. Pourtant, l’école, c’est la seule place que les jeunes ne peuvent amener l’outil TIC pour aller la chercher. Les téléphones intelligents contiennent une encyclopédie des connaissances mondiales. Quel paradoxe ! Nous préparons les jeunes au monde du travail où on encourage l’accès aux meilleures technologies pour réaliser leurs tâches quotidiennes alors que nous les brimons dans l’utilisation de la même technologie. Et nous nous vantons de préparer nos jeunes au marché du travail ? Vraiment ? L’école orientante québécoise vient d’en prendre pour son rhume !
  2. L’éducation, l’enseignement et la pédagogie ne sont plus soumis au monopole de l’école. Les nouvelles plateformes pullulent : MOOC, médias sociaux, Didacti, etc. Le nouveau monde de l’éducation, c’est ce que l’on appelle désormais le knowledge just in time ou, ce que je qualifierais d’éducation ergonomique. Elle s’accomplit en se modelant à l’emploi du temps de l’élève, au moment où il le désire, à l’endroit qu’il choisit : dans le transport scolaire, entre deux matchs de hockey, chez un ami. Les possibilités sont immenses, pourvu qu’internet soit disponible. Encore une fois, la portabilité des appareils de communication personnels branchés en permanence sur les ondes de données cellulaires simplifie l’opération.
  3. Bien que l’école ne détienne plus le monopole de l’enseignement et de l’éducation, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un milieu qui a le potentiel évident de faciliter la démarche éducative. En fait, le réseautage scolaire ou extrascolaire est la nouvelle salle de classe. Cela est l’apprentissage collaboratif et coopératif à l’échelle planétaire. Rien de moins. Pourtant, il existe encore un indéniable paradoxe : nos classes empêchent le réseautage et l’ouverture sur le monde en focalisant l’attention autour d’un enseignant qui se cantonne trop souvent dans ses stratégies pédagogiques désuètes. Pourtant, à l’heure des médias sociaux et des forums de discussion, les conditions gagnantes sont réunies pour encourager les échanges et la correspondance entre les élèves de divers milieux ou différents intervenants qui gravitent autour de l’école afin d’offrir une offre de services éducatifs éclatée, originale et totalement éducative. Le tout, sous la houlette avertie de l’enseignant.

Force est d’admettre que sous peu, nous n’aurons plus besoin des écoles pour instruire nos élèves. L’école demeure irremplaçable pour les éduquer et les socialiser, mais pas pour les instruire et les éduquer. D’où l’importance d’adopter un nouveau paradigme qui resitue le rôle de l’école, donc des enseignants, au lieu de perdurer à en prolonger indument la durée de vie.

Le monde de l’éducation dans sa totalité doit se décentrer pour s’ouvrir à la réalité des jeunes qui, pour leur part, doivent s’ouvrir aux défis mondiaux du 21e siècle. Malheureusement, force est d’admettre que ce monde tente plutôt de faire perdurer un modèle vieillot et dépassé. Pendant ce temps, le taux de décrochage demeure alarmant et les jeunes se désinvestissent de plus en plus de leur milieu scolaire et de leurs études.

Pour terminer, plusieurs enseignants ne sont pas excités par rapport aux changements mondiaux qui se répercutent dans leurs classes. C’est compréhensible, car, pour plusieurs, ils ressentent de la colère, car ces derniers ont passé plusieurs décennies à travailler pour devenir compétents dans un système qui les définissait d’une façon donnée. Et là, soudainement, il faut tout changer. Il y a perte de repères et, fort probablement aussi, l’estime professionnelle de l’enseignant est affectée. Il s’emploie donc à tenter de préserver ses acquis au lieu de les redéfinir. Donc, certains enseignants sont en deuil !

Les enseignants d’aujourd’hui sont des co-apprenants. Ils expérimentent, ils créent. Ils ne sont plus des spécialistes d’un sujet. Google en saura toujours plus qu’eux. Tous doivent devenir des apprenants et accepter cette réalité. Avant d’être enseignant, on est d’abord et avant tout apprenant.

Nous devons être des agents de changement. C’est notre travail, c’est notre vocation.

 

(Texte inspire des idées véhiculées par la conférence TED de Will Richardson : http://www.youtube.com/watch?v=9ekcWQxgk3k).

 

 

Cinq obstacles à l’intégration des TIC à la pédagogie

Pour ceux qui évoluent dans le monde de l’éducation depuis quelques années, vous aurez certainement réalisé à quel point le milieu de l’éducation peut être étouffant lorsqu’il s’agit de soutenir l’innovation pédagogique ou le changement décliné dans ses multiples facettes.

Mais pourquoi un tel paradoxe ? Mandela cite que l’éducation est certainement le meilleur outil de changement. Comment peut-elle être un agent de changement alors qu’à la base, elle s’est cristallisée dans un conservatisme et une inertie peu éloquente ?

À l’heure actuelle, les nouvelles stratégies d’enseignement exploitent plus souvent qu’à leur tour les nouvelles technologies de l’information et des communications. Il est donc tout à propos d’essayer de comprendre ce qui bloque chez nos enseignants afin qu’ils fassent le grand saut…

La démagogie et le besoin de s’opposer

Les stéréotypes sont véhiculés à tous azimuts. Et si les TIC ne rehaussaient pas la qualité de l’enseignement ? Que les résultats chez les élèves n’augmentaient pas ? Pour chaque argument, il y a une recherche universitaire qui l’appuie. Sinon, les statistiques font mentir un camp ou un autre. Ces doutes justifient une adaptation éducative du principe de précaution, impliquant qu’en l’absence de certitudes scientifiques, il serait mieux de s’abstenir d’adopter une conduite pour pourrait s’avérer dommageable pour, dans ce cas-ci, le monde de l’éducation.  Pourtant, peu importe l’outil, la différence, c’est le pédagogue qui la fait ! À écouter ces oppositions biaisées, c’est un peu comme si on justifiait le besoin de demeurer dans l’inertie en s’opposant, tout simplement. N’est-ce pas le propre de la société québécoise de s’opposer sans avoir rien de vraiment mieux à proposer ?

Tout ce qui est nouveau y passe. C’est un passage obligé. Hervé Sérieyx citait de façon éloquente que toute idée neuve plongée dans une société reçoit de celle-ci une poussée verticale inverse égale à la masse de son conservatisme[1]. C’est ce qu’il appelle le principe d’Archimède. À la base, la Poussée d’Archimède, qui date de l’Antiquité grecque et porte le nom de ce grand savant, stipule qu’un corps plongé dans un fluide déplacera le volume équivalent à son propre volume. Sérieyx emprunte donc cette théorie qui remonte aux balbutiements de la science moderne pour démontrer simplement, que plus le changement à amener est important, plus le champ de résistance le sera. D’ailleurs, s’il n’y a pas de résistance, il n’y a simplement pas de changement.

Néanmoins, certains enseignants se complaisent non seulement dans le confort de leurs stratégies qui-ont-fait-leurs-preuves-depuis-des-années, mais pour justifier leur immobilisme, ils dénigrent ceux qui se démènent pour embrasser cette nouveauté. Comme quoi, pour paraphraser Carl Leblanc, certains critiques sont capables de détruire, mais incapables de créer…

Les enseignants geeks

Pour leur part, les enseignants techno-friendly doivent se battre avec les préjugés de leurs collègues, de leur direction ainsi que ceux de leurs propres élèves. Ils sont qualifiés de  geeks. Ce sont des spécialistes de l’intégration des TIC à la pédagogie. Ils sont les enseignants du futur. Leurs collègues ne se croient pas capables de rivaliser avec ces derniers. Pourtant, ces geeks ne font qu’utiliser différentes technologies qui sont conviviales et accessibles; ils n’ont bien souvent aucune compétence technique particulière et ne connaissent rien en programmation. Ce ne sont que des visionnaires qui sont aptes à se remettre en question pour le bien de leurs élèves.  Malheureusement, en catégorisant ainsi ces enseignants technos, on les place dans une catégorie à part pour se permettre d’accepter qu’il nous soit impossible d’accéder à leur niveau d’expertise. Au lieu de leur permettre de rehausser le niveau des compétences de l’ensemble du corps enseignant par un effet multiplicateur quelconque, trop d’enseignants choisissent de les exclure de leurs schèmes de référence de développement professionnel.

Le déclin des rapports humains

Plusieurs entretiennent la perception que la technologie multiplie les possibilités de communication tout en appauvrissant leur qualité. Donc, nos jeunes communiquent plus en termes quantitatifs, mais moins en terme qualitatif.   Cela dit, le raisonnement de sophiste s’impose de soi alors que plusieurs s’inscrivent en faux contre la tendance de l’intégration des TIC dans la pédagogie. Après tout, même dans Silicon Valley, certains collèges privés ont choisi de bannir les appareils électroniques de leur milieu ! Pourtant, ils sont tombés dedans lorsqu’ils étaient petits !

Les rapports humains, ça s’apprend par les humains. C’est le travail des parents et du milieu scolaire d’apprendre aux enfants comment interagir socialement. Qu’on les interdise ou non, les médias sociaux sont là pour rester; on ne fait que retarder le moment où les jeunes y gouteront. Finalement, ces médias, jumelés à la portabilité d’internet auront permis de grands moments dans l’histoire de l’humanité, entre autres lors du fameux printemps arabe alors que Facebook et Twitter ont servi de catalyseurs face à l’oppression d’un régime politique autocratique. À plus petite échelle, ils peuvent certainement être utiles au monde de l’éducation de différentes façons.

La peur de l’échec

Finalement, plusieurs enseignants craignent l’intégration des TIC à leur pédagogie, car leurs élèves en connaissent plus qu’eux à ce niveau. Cela est effectivement plausible. Cependant, un fait demeure : les élèves sont possiblement plus compétents que leurs enseignants pour utiliser les médias sociaux, les iPad ou l’internet en général, mais ils ne connaissent absolument rien en pédagogie ou en didactique. En ce début de 21e siècle, avec l’avènement des TIC, les enseignants ont perdu le monopole de la connaissance, plusieurs ont également manqué le bateau de la technologie. Toutefois, ils demeurent les seuls spécialistes de la didactique et de la pédagogie.

Développer de nouvelles stratégies d’enseignement implique une expérimentation qui force l’enseignant expérimenté à sortir de sa zone de confort pour explorer de nouvelles avenues. Contrairement à ce qu’il croit, il ne fait pas face à des possibilités d’échec. Bien au contraire. L’échec le plus lamentable pour un enseignant serait de demeurer obstinément immobile devant les perspectives offertes par les TIC en éducation. Nonobstant cela, un enseignant qui accepte de prendre des risques calculés et qui sait sortir de sa zone de confort est cela qui inspirera l’élève à reproduire ce comportement à son tour. Bref, le professionnel prêche par l’exemple et non plus seulement par ses envolées lyriques. C’est par la peur de l’échec que l’on réalise les plus grands accomplissements.

L’écoeurement, l’essoufflement…

Le problème lorsque l’on traite du changement en milieu scolaire, est le ras-le-bol de l’omniprésence du changement lié au Renouveau pédagogique qui s’est enfin étendu du primaire jusqu’au secondaire : nouveaux programmes, épreuves prototypes, bulletin unique, etc. Tous des changements qui ont été perçus négativement par les plusieurs enseignants, syndicats, cadres scolaires, etc., et dont l’apparence d’improvisation et de tâtonnement ont eu pour effet d’exaspérer bon nombre d’intervenants scolaires, pour ainsi les rendre plus sensibles et appréhensifs au changement. Ces derniers tentent d’assimiler leurs nouveaux points de repère et déjà, un autre besoin se fait sentir, celui-là très aigu et à la base de tous les autres. Il s’agit désormais de modifier et d’actualiser les pratiques pédagogiques et d’intégrer les TIC.  Il n’est donc plus vraiment question de changements à la structure du système éducatif, mais plutôt, d’une remise en question de la manière d’enseigner et de mettre en place de nouvelles stratégies gagnantes différenciées permettant de rejoindre tous les élèves de la classe, aussi différents soient-ils les uns des autres.

Ainsi, le changement en éducation est devenu un irritant majeur alors qu’il devrait être une norme admise. Ces situations répétées dans un court laps de temps auront fini par amenuiser la capacité d’adaptation des enseignants. Elles auront également fini par créer un sentiment d’insécurité tenace chez ces derniers. Le monde n’est incertain que pour ceux qui ont besoin de certitudes; pour les autres, il n’est que le monde de toujours avec les risques et les chances de ses hasards[2].

Les enseignants se sentent donc bousculés dans ce monde de changement qui, faut-on le rappeler, est appelé à redéfinir le monde de l’enseignement et, par ricochet, la fonction enseignante.

Voilà donc les principaux obstacles au changement identifiables dans l’intégration des TIC à la pédagogie. Évidemment, il y a fort à parier qu’il y en a plusieurs autres.



[1] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume. Site téléaccessible à l’adresse http://www.forum-events.com/amphi/synthese-herve-serieyx-76-33.html. Consulté le 25 juin 2013.

[2] Sérieyx, H., Boussoles pour temps de brume, Pearson Éducation, Paris, 2003, p. 5.

L’exploration comme véhicule extrême de la pédagogie active

Comme petite lecture de chevet, je viens d’achever le livre de l’explorateur bien connu Mike Horn. Son livre, datant de 2005, est en fait un récit d’expédition sur l’île de Bylot, dans le Grand Nord canadien. Mais ce qui fait que cette expédition m’intéresse, c’est certainement dû au fait qu’elle se déroule avec ses deux filles âgées de 11 et 12 ans ainsi qu’avec sa conjointe. Horn organise cette expédition comme étant celle où ses filles prennent les initiatives et que ce dernier, assume un rôle de conseiller en leur fournissant les informations nécessaires au bon déroulement de l’expédition de 200 kilomètres de trajet d’un bout à l’autre de l’île située au Nunavut, au large de Pond Inlet. L’explorateur de renom agit donc comme guide qui permet à ses enfants de révéler leur potentiel et leur caractère afin de repousser leurs propres limites.

Bien que plusieurs personnes de son entourage aient tourné son initiative éducative au ridicule, il demeure un apôtre de l’importance que les enfants soient placés dans le feu de l’action, au centre de différentes situations où ils devront solliciter leurs connaissances afin de les appliquer dans un contexte empirique. Il ne croyait pas si bien dire puisqu’il a transposé ces vœux pieux qui animent le monde de l’éducation occidental à un contexte extrême d’expédition sous le soleil de minuit ! Comme il l’affirme, un certain degré de prise de risques mesurés et calculés doit faire partie de l’éducation (p. 12). Malgré ces risques, avec la confiance qu’il témoigne les capacités de ses filles ainsi qu’en ses propres qualités d’éducateur, Horn comprend parfaitement que les apprentissages de qualité ont leur part de risque, donc un coût à assumer.

La société demeure le meilleur endroit pour la réalisation des apprentissages et leur validation en terrain actif. L’école demeure une pépinière à idée, un endroit un laboratoire où on fait germer les esprits de demain dans des conditions contrôlées. En regardant mes filles en pleine action, je les vois, d’heure en heure, en apprendre davantage sur la nature, sur la vie, sur elles-mêmes… et recevoir un enseignement qu’aucune école ne pourrait leur offrir (p. 83).

En contexte empirique, Horn offre deux leçons à ses filles et, de facto, à toutes les cohortes d’élèves qui fréquenteront les bancs d’école. Ces leçons prennent toutes leur essence dans un environnement hostile où la survie dépend de ses actions et de sa capacité à anticiper les défis :

  1. Ne jamais écouter aveuglément quelqu’un, même la personne en qui ont a le plus confiance, et ne jamais se départir de son esprit critique (p. 100-101). Il demeurera important d’écouter ce que les enseignants (au sens large du terme) nous transmettent comme information, mais de bien valider comment elles se transposent en pratique. Bref, le développement de l’esprit critique n’est que possible en permettant aux élèves de remettre en question l’enseignement qu’ils reçoivent. Force est d’admettre que l’école conventionnelle ne permet pas ce genre de remise en question de la part de ses élèves…
  2. Il est toujours utile rappeler aux enfants que l’on ne peut pas tout avoir, tout de suite (p. 75). À l’ère de l’instantanéité de l’information, les élèves veulent comprendre immédiatement à quoi sert le temps qu’ils consacrent à un sujet, à une matière. Tout doit être réinvesti immédiatement. Pourtant, le parcours des deux jeunes ados dans le Grand Nord nous démontre les vertus de la patience pédagogique et de la stratégie qui doit étoffer le réinvestissement de toutes ces connaissances.

Ce qui est intéressant avec le récit d’expédition de la famille Horn, ce sont les leçons de pédagogie que nous pouvons en tirer. À défaut d’être dans le Grand Nord, à remonter des glaciers, nos élèves sont néanmoins dans un milieu hostile, qui ne pardonne pas et où l’ignorance devient proie à l’exploitation. Le fait de pouvoir être actif dans ses apprentissages permet à l’élève de mesurer ses acquis et de les appliquer concrètement dans un milieu géré par un pédagogue. L’élève devient actif, tout comme son enseignant dont l’expérience et ses compétences sont enfin reconnues autrement que par les exposés magistraux au contenu livresque qu’il livre. Car, comme pour tous les enfants, l’impossible est pour elles une notion abstraite, puisqu’elles n’ont pas le sens des réalités que l’expérience donne aux adultes (p. 149).

L’expérience s’est avérée positive. Tellement, qu’Anika et Jessica Horn sont devenues, deux ans plus tard, les plus jeunes à atteindre le Pôle Nord en autonomie complète. Parallèlement, Mike Horn a créé le programme Young Explorers, permettant à des jeunes d’âge scolaire de participer ou de suivre ses expéditions.

Pour notre part, quand pourrons-nous prétendre permettre à nos élèves de conquérir leur propre Pôle Nord en leur fournissant les conditions gagnantes pour ce faire ?

HORN, Mike, À l’école du Grand Nord, Paris, XO éditions, 2005, 177p.

 

 

Montaigne et la pédagogie active

Vous avez déjà pris la peine de lire les Essais de Montaigne ? À tout le moins, ceux sur l’éducation à travers le pédantisme (chapitre 24) et l’institution des enfants (chapitre 25) ? Vous trouvez ce monsieur trop… old school ? Possiblement, puisque ses essais ont été publiés à la fin du XVIe siècle. Mais détrompez-vous. Michel de Montaigne est probablement le père de l’éducation moderne et même, d’un certain sens, du Renouveau pédagogique !

Essais, livre 1, chapitre 24 : Du pédantisme

Le pédantisme est le propre de l’être qui étale son savoir livresque de façon vaniteuse, outrecuidante et complaisante. À ce sujet, Montaigne affiche clairement ses couleurs en faisant la promotion d’un savoir utile plutôt que livresque. Il hait par sur tout un savoir pédantesque (p. 204), dénonçant que nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire et laissons l’entendement et la conscience vide (p. 208). Nous apprenons, non pour la vie, mais pour l’école (p. 215). Autrement dit, Montaigne clame que les savoirs scolaires sont souvent sans signifiance pour les jeunes et qu’ils sont décalés face à une application pratique dans le quotidien : il faut non seulement acquérir la sagesse, mais encore en tirer profit (p. 212).

L’enseignement par connaissances étoufferait-il l’esprit ? Paradoxalement, nuirait-il à la formation des élèves ? Il faut croire que l’approche par compétence du MELS soit appropriée et qu’il n’est pas une si mauvaise idée de sonner le glas de l’approche par connaissances ! Apprendre n’est pas une fin en soi, si ce n’est pour appliquer ces apprentissages en contexte empirique ! Néanmoins, les dernières années vécues dans le monde québécois de l’éducation nous ont permis de comprendre qu’en fait, une approche par compétence n’évacue pas pour autant les connaissances des cursus scolaires. Bien au contraire. Elles doivent y être intégrées dans le but de servir le développement des compétences. Instruire non par ouï-dire, mais par l’essai de l’action, en les formant et moulant vivement, non seulement de préceptes et paroles, mais principalement d’exemples et d’œuvres (p. 219). Donc, l’apprentissage doit être réalisé dans l’action et réinvesti de la même façon. Montaigne aurait-il jeté les bases de la pédagogie active dès la fin des années 1500 ?

Essais, livre 1, chapitre 25 : De l’institution des enfants

En effet, la pédagogie active et l’approche socioconstructiviste semblent omniprésentes dans la conception de l’éducation chez le sage français : Je ne vise ici qu’à découvrir moi-même, qui serai par aventure autre demain, si nouvel apprentissage me change (p. 227). Lorsqu’il peint le paysage du monde de l’éducation de l’époque, il y a malheureusement de fortes ressemblances avec ce que nos élèves vivent aujourd’hui, près de 450 ans plus tard. Le monde de l’éducation occidental a-t-il mal vieilli ?

(…) un enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gain (…) ni tant pour les commodités externes, que pour les siennes propres et pour s’en enrichir et parer au-dedans, ayant plutôt envie d’en réussir habile homme, qu’homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur, qui eût plutôt la tête bien faite, que bien pleine : et qu’on y requît tous les deux mais plus les mœurs et l’entendement que la science : et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir ; et notre charge n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Apprendre en lui faisant goûter les choses, les choisir, et discerner d’elle-même. Quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. (p. 230).

Devant un tel constat, inutile d’organiser des recherches tous azimuts pour comprendre les causes profondes du désintéressement de nos élèves et leur démotivation : Notre âme ne branle qu’à crédit, soit sous l’autorité d’autrui. (…) notre vigueur et liberté est éteinte (p. 231). Qui suit un autre, il ne suit rien : Il ne trouve rien : voire il ne cherche rien. Qu’il sache qu’il sait au moins (p. 232). Sommes-nous en train de former des automates depuis tout ce temps ? L’école est-elle un lieu insipide où bon nombre d’enseignants contribuent, quotidiennement, inconsciemment, à former des têtes bien pleines conditionnées à radoter ce qu’elles y ont appris, et ce, pendant la durée de leur vie, en contexte personnel, familial, institutionnel et professionnel ? Triste constat alors que nous visons le développement du jugement critique chez nos jeunes… À ceux qui veulent apprendre nuit le plus souvent l’autorité de ceux qui enseignent (p. 231).

Probablement que cette mauvaise tradition qui s’est perpétuée jusqu’ici a su maintenir son rythme grâce à une certaine noirceur due à la dictature de la connaissance exercée par le monde scolaire, alors que l’accès à la connaissance passait obligatoirement par l’enseignant. Désormais, l’accès à la connaissance s’est démocratisé avec l’avènement de la technologie et surtout, grâce à ses multiples possibilités de portabilité. Actuellement, un fort nombre d’élèves tient dans sa poche, bien souvent contre les règles de vie de leur école, la somme des connaissances produites par l’humanité. Les téléphones intelligents donnent un accès immédiat à Google et à tous ces géants permettant la libre circulation de l’information.

Actuellement, la connaissance est accessible dans son immensité. Aucun enseignant ne peut rivaliser avec l’internet. S’il tente de le faire, il s’empêtrera certainement dans son savoir qu’il dispensera de façon livresque et pédantesque : fâcheuse suffisance, qu’une suffisance pure livresque (p. 234). Ce que les élèves d’aujourd’hui nécessitent, c’est l’aspect didactique et pédagogique de la gestion des connaissances, ce que seul un enseignant peut leur assurer. L’enseignant est plus que jamais un didacticien, un pédagogue et un éducateur dans le sens le plus noble du terme. Enseigner, au 21e siècle, nécessite d’être un stratège de la connaissance puisqu’on vise son intégration de façon complexe chez l’élève, à travers différentes compétences à être réinvesties dans l’action afin d’être intégrées de façon durable. Pour ce faire, il importe que l’enseignant descende de sa traditionnelle tribune pour être directement actif auprès de ses protégés : Et est l’effet d’une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ses allures puériles, et les guider (p. 231).  

Le monde de l’éducation est définitivement en pleine mouvance. L’intégration des technologies est l’étincelle qui permette à ce conservatisme d’être évacué au profit des nouvelles stratégies d’enseignement. Cette révolution bat actuellement son plein et quotidiennement, de nouveaux enseignants joignent les rangs de cette force de changement, et ce, au bénéfice des élèves que nous formons. Car, comme le cite si bien Montaigne, humide et molle est l’argile; c’est maintenant, maintenant qu’il faut se hâter et la façonner indéfiniment sur la roue agile (p. 251).

**Les citations de Montaigne sont extraites telles quelles, en ancien français, et sont tirées de : DE MONTAIGNE, Michel, Les Essais, Paris, Librairie Générale Française, 2001, 1853 p.

Élémentaire, mon cher Watson ! Apologie de la créativité chez l’enseignant

Peut-être avez vous déjà remarqué qu’il existe très peu de ressources qui mettent en relief l’importance de la créativité chez les enseignants. Non pas que les enseignants ne soient pas créatifs en tant que tel, mais trop de ces derniers se bornent à suivre des manuels scolaires ou des cahiers d’exercices plutôt qu’élaborer eux-mêmes le matériel qu’ils utilisent.

Trois raisons principales expliquent ce fait. Dans un premier temps, c’est une question de temps. Les enseignants sont surchargés par la nature d’une tâche qui augmente sans cesse. Désormais, nos enseignants sont aussi des psychologues, travailleurs sociaux et, récemment, ils sont aussi des techniciens en éducation spécialisée. On leur demande de faire des suivis, remplir des rapports et même, de donner des sessions de récupération personnalisées pour des élèves qui prennent des vacances pendant l’année scolaire. Tous reconnaissent que l’enseignement aux jeunes (et à leurs parents…) à l’aube du 21e siècle se complexifie. Cependant, s’il est vrai que la création de son propre matériel est une entreprise chronophage, il n’en demeure pas moins qu’elle s’avère un investissement d’une rentabilité appréciable, car, une fois que le tout est complété, il ne reste qu’à faire des mises à jour pour en bonifier le contenu ou l’adapter aux différentes situations qui se présentent en cours d’année scolaire. Ce matériel est partageable et ce que l’on donne d’une main sera récupéré de l’autre, bien souvent au centuple.

Secundo, la précarité du statut professionnel des enseignants est également à la base du problème. Ces derniers ont souvent des conditions instables, ce qui implique qu’il y a de fortes chances qu’ils doivent changer de planification d’une année à une autre ou qu’ils doivent en assumer plusieurs dans la même année. Il est alors rassurant de savoir que les manuels scolaires sont toujours là. Cependant, dans un monde de l’éducation idéal, tous les enseignants auraient accès à toutes les activités créées par leurs collègues de partout au Québec et, pourquoi pas, de partout dans le monde. Le partage ne serait plus qu’une valeur théorique purement dispensée dans nos milieux; elle serait vécue par les tous enseignants entre eux. Tristement, ce ne sont qu’une poignée d’enseignants qui prônent cette orientation. Mais heureusement, ils sont de plus en plus à joindre un mouvement de partage de matériel pédagogique en adoptant une ouverture au réseautage.

Finalement, certains enseignants préfèrent suivre à la lettre la séquence des manuels scolaires ou des cahiers d’exercices qui y sont attachés pour mieux suivre les prescriptions du programme de formation.  La référence, en éducation au Québec, est et demeurera toujours le Programme de formation de l’école québécoise ainsi que la Progression des apprentissages. Les manuels scolaires ont certainement été rédigés en fonction de ces documents, mais il n’en demeure pas moins que le vrai spécialiste, c’est le pédagogue, l’enseignant dans sa classe. Ce n’est pas pour rien que les programmes ministériels y réfèrent comme étant le maitre dans sa classe. C’est lui qui jouit d’un jugement ultime dans le feu de l’action et qui sait ce qui est le mieux pour ses élèves. C’est l’essence même de la flexibilité pédagogique qui, elle-même, est la pierre angulaire de toute approche de différentiation pédagogique. Les manuels scolaires ne sont pas très flexibles pédagogiquement, car ils sont des outils s’adressant à tous. À l’heure d’un monde de l’éducation animé par les mesures adaptatives, il semble important de développer des outils adaptés à la personnalité (ou aux difficultés) des élèves ou, à tout de moins, à celle d’un groupe.

Les manuels scolaires ont, en fait, l’effet contraire de celui qu’ils prétendent accomplir. Ils n’élèvent certainement pas le niveau d’enthousiasme estudiantin dans les classes et n’encouragent assurément pas  la motivation et la persévérance scolaire. Ils ne sortent aucunement de l’ordinaire, et ce, malgré les efforts en ce sens des rédacteurs et éditeurs. Ce que les manuels proposent, c’est une certaine forme de sécurité et de confort. Ils permettent de s’en tenir au cadre établi et de ne pas en déroger. Ils ne permettent pas d’enseigner autrement et de faire avancer la pratique enseignante en tant que professionnel autonome. Il s’agit de refuser d’être de simples passeurs de matières pour devenir des créateurs de contenus pédagogiques. Il s’agit d’assumer son autonomie professionnelle. Rien de moins. Ainsi, pourquoi emprunter le matériel qu’une entreprise quelconque a confectionné ?

Quotidiennement, nos enseignants aspirent à développer l’esprit créateur de leurs élèves. Ils veulent cultiver la curiosité et, pour reprendre l’expression consacrée, former les décideurs de demain. Comme le disait une collègue sur Twitter, la curiosité propulse l’innovation. Or, la même recette s’applique pour les enseignants. Un pédagogue innovateur, curieux, qui sait prendre des risques calculés dans sa pratique quotidienne saura former des élèves à cette image, en plus de développer des habiletés-clés chez ces derniers : adaptation, polyvalence, résilience et ouverture au changement.

Si la citation de Nelson Mandela qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux des individus issus du monde de l’éducation, laquelle clame que l’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde, force est de réaliser que ce n’est certainement pas à coup de manuel scolaire ou de cahier d’exercices qu’on y arrivera !

Je me permets de faire un lien qui, à mes yeux est évident. En tant qu’éducateur, cette entrevue m’a frappé. Elle est rapportée dans un article du Soleil de Québec avec Patrick Watson, auteur-compositeur-interprète bien connu au Québec. Le titre de l’article met en relief une citation de l’artiste : Mon job à moi, c’est d’être créatif.  Cette citation m’a tout simplement chavirée. Pour ceux qui connaissent la scène musicale montréalaise, son groupe est à l’avant-garde de l’expérimentation musicale et peu importe quelle direction il prend, les salles de spectacle demeurent toujours bondées.  Il interprète ses propres chansons de différentes façons. Si bien, que, pour l’avoir vu en spectacle au moins cinq fois ces trois dernières années, on ne sait jamais quel lapin il sortira de son sac. Ce sont les mêmes chansons que l’on connaît, mais interprétées différemment et souvent, avec des instruments différents et même cocasses : égoïne, différentes percussions, orchestre symphonique, etc. Cet homme vit de sa créativité. Dans l’article, il fait référence à son éthique de travail et au fait que sa survie dépend justement de sa capacité à créer et sortir des sentiers battus :

Mon job à moi, c’est d’être créatif pour trouver des histoires flyées et des sons flyés. J’adore ce job et je vais tout faire pour le garder! Quand tu es musicien, il faut que tu vises haut. Il n’y a pas de place pour les chansons moyennes, surtout aujourd’hui alors que tu dois rivaliser avec tous les artistes qui ont enregistré depuis 100 ans. Tu peux m’écouter ou tu peux écouter Bob Dylan! Ma compétition, c’est aussi les Doors, les Beatles, Michael Jackson, Pink Floyd… C’est la réalité!

S’il était enseignant, Watson dirait peut-être :

Mon job à moi, c’est d’être créatif pour trouver des activités pédagogiques flyées. J’adore ce job. Quand tu es enseignant, il faut que tu vises haut. il n’y a pas de place pour les cours moyens, surtout qu’aujourd’hui, tu dois rivaliser avec tous les enseignants qui enseignent depuis 2000 ans. Tu dois rivaliser avec Socrate, Rousseau, Google, Youtube… C’est la réalité!

Comme le confie le musicien, il puise son inspiration de toute la musique qu’il écoute. Et nous ? Peut-on dire que nous puisons toute notre inspiration de ce que les autres enseignants créent comme contenu ? Y a-t-il un tel partage possible, qui serait à la base d’un réseau d’influences axé sur la réciprocité et l’incitation à toujours créer plus ?